Achille Chavée, ce vieux peau-rouge qui voulait « dissoudre le silence »

Achille CHAVEE, Écrit sur un dra­peau qui brûle, choix anthologique et post­face de Gwen­do­line Moran Debraine, illus­tré par des étu­di­ants de l’ENSAV La Cam­bre, note de Pas­cal Lemaître, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2019, 280 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87568–418‑9

Quelle excel­lente idée, chez Espace Nord, d’avoir sor­ti du plac­ard des poèmes et apho­rismes du « plus célèbre poète de la rue Fer­rer à La Lou­vière », Achille Chavée ! D’autant qu’une pre­mière antholo­gie, dans la même col­lec­tion, est épuisée depuis belle lurette, et que son œuvre com­plet (6 vol­umes édités entre 1977 et 1994 par l’association des amis d’Achille) ne se trou­ve que rarement chez les bons bouquin­istes. Chavée le dis­ait en con­nais­sance de cause, avec cet humour tan­tôt noir, tan­tôt railleur, qui le sau­va tout au long de son exis­tence de bien des décon­v­enues : « Introu­vable, je tire par­fois un livre à zéro exem­plaire. »

Voici donc en un beau petit vol­ume, un traité presque com­plet de chavéisme lou­viérois, brûlant d’autodérision, et illus­tré par une ving­taine de jeunes étu­di­ants de La Cam­bre. L’enthousiasme com­mu­ni­catif de leur pro­fesseur, l’illustrateur Pas­cal Lemaître, les a menés à suiv­re de près ou de loin les traces de ce « vieux peau-rouge qui ne marchera jamais dans une file indi­enne. » Sans doute son apho­risme le plus con­nu, mais beau­coup d’autres valent le cro­chet : « Je finis par décou­vrir que j’étais ingou­vern­able », « Être d’humeur à manger de l’anthropophage », « Un jour je n’entrerai pas à l’Académie », ou bien encore : « C’est avec les bons proverbes que l’on fait la mau­vaise herbe ».

Côté mau­vaise herbe, Chavée en con­nais­sait un bout. Né en 1906 dans une famille catholique de La Lou­vière, il s’en écarte vigoureuse­ment pour, dès ses études de droit à l’ULB, embrass­er tout à la fois la laïc­ité, l’indépendance de la Wal­lonie, et la défense des class­es sociales les plus dému­nies. En 1933, Hen­ri Stor­ck et Joris Ivens tour­nent le (tou­jours) boulever­sant Mis­ère au Bori­nage. Chavée y voit un écho à son Ode à la Wal­lonie de 1930, d’où mon­tait « la rumeur de ses hommes / Au jour de bar­ri­cade et de fra­ter­nité (…) Wal­lonie, ô terre de tra­vail / Mineur, race géante / Qui fouille ses entrailles ». Ce Chavée lyrique, nation­al­iste et idéal­isa­teur, sou­tient les mou­ve­ments ouvri­ers insur­rec­tion­nels et les grèves sauvages en Hain­aut. Il n’a pas encore tourné son regard vers le sur­réal­isme d’André Bre­ton. Ce qui est fait en 1934 : avec André Lorent, Mar­cel Par­fondry, Albert Ludé, il fonde le groupe « Rup­ture », bien­tôt rejoint par son ami Fer­nand Dumont. Ain­si débute l’aventure du sur­réal­isme hen­nuy­er, qui, mal­gré des col­lab­o­ra­tions ponctuelles plus ou moins régulières et ami­cales, restera bien dis­tinct du sur­réal­isme brux­el­lois mené depuis le milieu des années 1920 par Nougé, Magritte, Mesens, Scute­naire. 

« Aujourd’hui c’était une mat­inée / avec de grandes pan­tou­fles usées de nuages / aux qua­tre coins du cœur du ciel ». La poésie de Chavée, née des coups de grisous et d’une révolte jamais éteinte con­tre l’absurdité de vivre, s’invente dans une écri­t­ure qui n’a bien sou­vent d’automatique que l’étiquette. L’histoire du sur­réal­isme hen­nuy­er n’échappe pas aux con­flits idéologiques entre stal­in­iens et trot­skystes, et Chavée, ren­tré de la guerre d’Espagne, trou­va dans l’URSS et le mil­i­tan­tisme com­mu­niste Une foi pour toutes (1938). Mais le poète restera, lui, à l’écart des dog­ma­tismes. Passeur de con­tre­bande, utopiste dés­abusé, Chavée asso­cie le lan­gage à son pou­voir d’insurrection. Il s’incarne dans la banal­ité du quo­ti­di­en, dans la sim­plic­ité d’une con­ver­sa­tion de bistrot, dans la rêver­ie mélan­col­ique ou la vio­lence érup­tive. L’aube n’est jamais séparée de l’abime que par quelques let­tres. Chavée s’entend comme per­son­ne à ren­dre sai­siss­able le bre­douille­ment de toute vie humaine, ain­si dans son poème Je me de de :

« Je me ver­mine / Je me méta­physique / Je me ter­mite / Je m’albumine /… / Je tran­spire l’angoisse / Je vais crev­er madame la mar­quise ».       

Le choix des poèmes et apho­rismes retenus, dans une œuvre par­fois iné­gale, suit sage­ment la ligne chronologique. Les nom­breux recueils et pla­que­ttes de Chavée ne courant pas les rues, on regret­tera toute­fois l’absence d’une bib­li­ogra­phie com­plète, en dehors de la table des matières, et de repères biographiques pré­cis, qui auraient gag­né à être extraits de la post­face. Pas de quoi gâch­er le plaisir de lec­ture : un demi-siè­cle après sa mort, celui qui se coupait la chique d’un claquant « Silence, Chavée, tu m’ennuies », trou­ve ici un nou­veau souf­fle. Les jeunes généra­tions crois­eront sans déplaisir les poèmes intran­sigeants et les apos­tro­phes, tou­jours d’actualité, de ce vieil éléphant blanc, obstiné­ment indompt­able.

Alain Delaunois