De quoi donc sommes-nous faits ?

Béatrice LIBERT et Laurence TOUSSAINT, Un arbre nous habite, Atelier du Grand Tétras, 2019, 48 p., 14 €, ISBN : 978-2-37531-041-0

Quand le poète évoque la nature, cela donne souvent lieu à des images, des saisies de mouvements, des récits, des visions. Mais quand il l’invoque, le poète en appelle alors à une mémoire plus ancienne qui tente de renouer avec cet état dont l’homme est aussi fait, une magie qui, au cours de l’histoire de la poésie, se nourrit d’une archaïque fusion jusqu’à la religiosité nouvelle des naturalistes survivalistes.

C’est peu dire que l’arbre a été mille fois convoqué dans l’histoire de la poésie et Béatrice Libert, dans son dernier livre en date, Un arbre nous habite, ajoute bellement sa pierre à l’édifice de la célébration.

L’œuvre de Béatrice Libert se pose régulièrement dans des recueils incisifs, lapidaires, essentiels.

La poétesse nous relie ici aux saisons de l’arbre en quelques poèmes qui sont issus de son expérience intime de la respiration du monde et de la nature. Se relier à cette métaphore de la durée, de la beauté et de la fragilité construit un chant à la joie de vivre.

Le goût de vivre
Est au jardin
Comme une extase profonde
 
On enjambe alors
Le lacis des heures et les pierres
Sans inquiétude pour notre faim

Cet arbre, ce jardin, cette eau qui ruisselle, le jour qui se remplit de la nuit, … sont autant de séquences intérieures nourries de visions si nécessaires à la présence de l’homme dans le vivant en ces temps de glacis.

La nature tant célébrée est d’abord le fruit de l’esprit et de la main de l’homme qui la façonnent à l’aune de ses besoins. Car la nature est une invention, sans cesse réanimée par l’activité humaine et la voix du poète.

N’oublie pas dit l’arbre
 
Que tu es fait
Du même bois que moi
 
Que tu te chauffes
Aux même rayons que moi
 
Que tu as pied
Dans le même terreau que moi

On l’aura compris, Béatrice Libert fait résonner dans ses vers une des dimensions les plus fortes de notre temps : notre rapport à la nature-culture, celle d’une éco-solidarité du vivant.

Un arbre nous habite constitue un des recueils les plus réussis de l’auteure : tendu, elliptique et sobre.

L’amplitude d’une vie y prend place et le poème est comme une arche dans laquelle nous allons tout habités du vivant et de ses représentations.

Le lyrisme fut longtemps la voie de cette nature pleine de nos regards d’humains inquiets et mélancoliques. Mais d’autres voies furent aussi tracées avec une ferme jubilation, celle de Georges Perros, de François Jacqmin, de James Sacré,…

À chaque fois, la nature s’impose dans le vers comme une présence essentielle à la vie du poème, de la vision de l’homme dans son essence/existence (comme le rappelle si bellement Béatrice Libert : « L’arbre est dans l’arbre à plein temps/Essence et existence (…) »)

Il m’importe ici de souligner la grande part d’oralité dans la poésie de Béatrice Libert : le vers se donne à entendre dans une scansion tout en retenue et intensité.

On entend dans Un arbre nous habite, la version profane d’un sacre aujourd’hui bien malmené par les outrances de la langue des medias et des extrêmes, forcenés des dystopies de la paralysie.

Les photos noir et blanc de Laurence Toussaint, spécialisée dans les photos de jardins, font des pauses subtiles dans ce libre à la voix délivrée. De plus en plus souvent, grâce aux techniques de l’impression numérique, des photographes sont conviés à accompagner les textes des poètes. Ce sont ici de belles respirations.

À faire circuler comme antidote, donc.

Daniel Simon