Partition aquatique et danse des crabes

Dominique LOREAU, Quelques pas de côté, gravures de Charley Case, Esper­luète, 2020, 54 p., 14,50 €, ISBN : 978–2‑35984–126‑8

Dans ce réc­it poé­tique, la cinéaste, pho­tographe, écrivain et poète Dominique Lore­au part de notre rap­port à l’autre, à l’animalité. Quelques pas de côté se tient sous le signe de l’eau. Des pro­tag­o­nistes non humains entrent en scène, des crabes chi­nois qui pro­lifèrent dans les eaux du Nord après que des larves ont été acci­den­telle­ment importées dans l’estuaire de l’Elbe à Ham­bourg. Dominique Lore­au explore mag­nifique­ment, sous d’autres guis­es, ce qu’elle a inter­rogé dans son film Dans le regard des bêtes. Que percevons-nous de la vie ani­male, de sa richesse ?

Entre le panoramique et le zoom, tout change. La riv­ière vue de loin comme une forme tran­quille, rec­tiligne, une abstrac­tion ordon­née, délivre l’agitation des flots, un vivi­er de vie quand on s’approche d’elle. Le regard de Dominique Lore­au se porte non pas sur un ani­mal sauvage exo­tique qui sus­cite notre empathie, mais sur une espèce de crus­tacés qui ne fait pas vibr­er nos chakras. Que peut-on con­naître, devin­er, percevoir de la vie des crabes alors qu’à l’heure de la mon­di­al­i­sa­tion « l’homme a envahi la planète » ?

Il explore, il com­merce, il vend, il achète, il fait du prof­it, il glob­alise, il dévaste tout : c’est ce qu’il appelle le pro­grès économique infi­ni.

Il y croit, il veut y croire encore et encore, même s’il sait que ça doit finir.

Afin d’entrer dans le monde des crabes, le texte se dote d’antennes, de cap­teurs, d’un sys­tème per­cep­tif ouvert à leur roy­aume. Pour inter­roger nos sociétés acquis­es à une mon­di­al­i­sa­tion mor­tifère, le décen­trement via un Per­san à Paris comme le ten­ta Mon­tesquieu est inopérant : c’est par le biais du crabe que Dominique Lore­au aus­culte notre sys­tème, sa fail­lite. Comme le pres­tidig­i­ta­teur sort un lapin d’un cha­peau, le texte nous achem­ine avec magie vers un événe­ment-charnière : l’arrivée de mil­liers de crabes dans une petite ville de Flan­dre. À cause des éclus­es, des murs de béton que les humains ont con­stru­its, la remon­tée des crabes vers la mer se voit entravée. La riv­ière Démer s’étranglant en rai­son d’une écluse, les crabes migra­teurs doivent gravir les berges, courir dans les rues, mus par un tro­pisme infail­li­ble qui les fait regag­n­er l’eau. 

Le drame de la ren­con­tre, plus exacte­ment de la non-ren­con­tre entre le monde des humains et celui des crabes, Dominique Lore­au en égrène les étapes. Privés de leur milieu naturel aqua­tique, les ani­maux pénètrent dans les maisons, les caves, obser­vent les drôles de bêtes appelées humains qui, loin de les accueil­lir, les pour­chas­sent, les déci­ment. Seuls les enfants entre­pren­nent le sauve­tage des crabes.

Seule la poésie peut ren­dre pal­pa­bles nos réflex­es de fer­me­ture face à l’étranger — migrant humain ou non humain —, seule elle peut met­tre en fic­tion le ratage (côté humain) de la ren­con­tre avec l’animal, le choix de l’extermination des autres formes de vie ter­restre.

Quelques pas de côté répond à la philoso­phie occi­den­tale qui, des « ani­maux-machines » de Descartes à l’animal « pau­vre en monde » de Hei­deg­ger, a échoué à cohab­iter, tiss­er des liens avec l’animal, le végé­tal, la nature. Philoso­pher, écrire sourd de « la honte d’être un homme » (Pri­mo Levi) affir­maient Deleuze et Guat­tari (Qu’est-ce que la philoso­phie ?). L’écriture, la pen­sée sur­gis­sent de la honte face à l’animal qui meurt.     

Dans ce texte bruis­sant de tro­pismes, d’une atten­tion au ténu, aux mou­ve­ments infimes de la vie, l’écriture se tient au dia­pa­son de la danse des crabes, incline vers le désir de devenir-crabe. Comme eux, il avance en faisant « quelques pas de côté », à savoir à côté de l’anthropomorphisme, du côté des règnes ani­maux et végé­taux que l’Occident a mas­sacrés pour se con­stru­ire « maître et pos­sesseur de la nature ».

Un con­te n’a pas de fin. Après les chas­s­es aux crabes, aux migrants, aux pau­vres, aux SDF, aux ani­maux sauvages, il demeure un après, pré­caire mais obstiné.

Nous ne voyons le monde qu’à l’aune de ce qui nous est utile ; ils [les crabes] n’entrent pas dans notre cir­cuit com­mer­cial (…) Un jour peut-être étouf­fer­ons-nous dans notre human­ité ?

La par­ti­tion souter­raine du réc­it est aqua­tique. Un régal pour les lecteurs amphi­bies.

Véronique Bergen