« d’abord un geste »

Carl NORAC, Jour­nal de gestes / Gebarendag­boek, traduit du français par Katelijne De Vuyst, mael­strÖm, coll. “Book­leg”, 2020, 3€, ISBN : 978–2‑87505–358‑9

Je ne con­nais aucune prière, nul poème que j’improvise ne peut espér­er s’élever jusqu’au roy­aume sans souf­fle. 

Le nom de notre Poète Nation­al 2020 est désor­mais con­nu : Carl Norac suc­cède à Charles Ducal, Lau­rence Vielle et Els Moors, pour une durée de deux ans. Auteur d’une dizaine d’ouvrages poé­tiques et de nom­breux livres pour la jeunesse, Carl Norac nous livre ici un jour­nal de gestes, accueil­li au for­mat « book­leg » aux édi­tions mael­strÖm et traduit en néer­landais par Katelijne de Vuyst.

Nous écriv­ions un jour­nal de gestes
que la pluie viendrait pren­dre, si patiem­ment
qu’on pour­rait y lire, dans la boue, quelques let­tres. 

Le monde sem­ble, pour Carl Norac, un livre qu’il faut déchiffr­er – son alpha­bet, son tracé, ses plis et ses feuil­lets – par les gestes. « Promen­er un feu », « envoy­er tout valser », « chang­er de bouche », « danser l’instant » ou « pein­dre sans ombre », les titres des poèmes, loin de ne for­mer que des infini­tifs, matéri­alisent cet acte par lequel Carl Norac rend compte de ce qu’il perçoit, en ramas­sant ces « traces tan­gi­bles posées comme des pas dans le sable, que l’on rêve un peu plus per­sis­tantes ». À côté de ces textes, quelques autres font fig­ure de petites nou­velles, comme « L’homme du ressac », « la petite folle » ou « l’homme qui passe des ponts ». Tan­tôt en vers tan­tôt en prose, les formes sont mul­ti­ples, passent du psaume au sou­venir, de l’hommage à la carte postale.

Beau­coup de poètes con­fient écrire en marchant ou en s’attablant aux ter­rass­es des cafés : Carl Norac est l’un d’eux. Sa sin­gu­lar­ité est toute­fois d’assumer écrire et observ­er le monde avec la longue-vue de l’enfance, qui remonte aux pre­miers moments de l’innocence et de l’émerveillement pur, en se plaçant sous la fig­ure tutélaire de Pierre Coran.

Enfant, je savais que la peau des mots peut se touch­er,
que les arbres marchent à leur allure
et se par­lent sans trop insis­ter sur leurs racines.
Enfant, je savais tout, sauf qu’il faut dés­ap­pren­dre. 

La langue est sim­ple, c’est-à-dire sen­si­ble et flu­ide, et avance dans « l’amitié des vagues » de la mer du Nord, au rythme des couleurs d’Ostende où il réside et des chemins aux­quels il emprunte la force du chem­ine­ment. Rien n’est asséné dans ce Jour­nal des gestes et si quelque vio­lence venait par­fois à trou­bler cette mer, ce n’est jamais tem­pétueux mais tou­jours doux.

Cha­cun d’entre nous con­naît, sur sa peau, où se trou­ve
la blessure cachée, ce trait de lame sourd
dans notre chair, ce poids, ces algues, ces os,
le stig­mate de Dieu et sa danse endi­a­blée. 

À quoi œuvr­era alors notre Poète Nation­al ? Son Jour­nal de gestes peut sans doute livr­er une pre­mière réponse : s’adresser à l’enfance qui nous habite tou­jours, chérir le sou­venir des poètes qui ont fondé en nous une approche du monde bien­faisante et offrir en partage le souhait d’un monde meilleur, car « la seule trace de l’humain […] est de se jeter dans la beauté ».

En fait, réveillez-vous, ça m’arrangerait
vrai­ment beau­coup
que vous chang­iez le monde avec moi. 

Char­line Lam­bert