« d’abord un geste »

Carl NORAC, Journal de gestes / Gebarendagboek, traduit du français par Katelijne De Vuyst, maelstrÖm, coll. « Bookleg », 2019, 3€, ISBN : 978-2-87505-358-9

Je ne connais aucune prière, nul poème que j’improvise ne peut espérer s’élever jusqu’au royaume sans souffle. 

Le nom de notre Poète National 2020 est désormais connu : Carl Norac succède à Charles Ducal, Laurence Vielle et Els Moors, pour une durée de deux ans. Auteur d’une dizaine d’ouvrages poétiques et de nombreux livres pour la jeunesse, Carl Norac nous livre ici un journal de gestes, accueilli au format « bookleg » aux éditions maelstrÖm et traduit en néerlandais par Katelijne de Vuyst.

Nous écrivions un journal de gestes
que la pluie viendrait prendre, si patiemment
qu’on pourrait y lire, dans la boue, quelques lettres. 

Le monde semble, pour Carl Norac, un livre qu’il faut déchiffrer – son alphabet, son tracé, ses plis et ses feuillets – par les gestes. « Promener un feu », « envoyer tout valser », « changer de bouche », « danser l’instant » ou « peindre sans ombre », les titres des poèmes, loin de ne former que des infinitifs, matérialisent cet acte par lequel Carl Norac rend compte de ce qu’il perçoit, en ramassant ces « traces tangibles posées comme des pas dans le sable, que l’on rêve un peu plus persistantes ». À côté de ces textes, quelques autres font figure de petites nouvelles, comme « L’homme du ressac », « la petite folle » ou « l’homme qui passe des ponts ». Tantôt en vers tantôt en prose, les formes sont multiples, passent du psaume au souvenir, de l’hommage à la carte postale.

Beaucoup de poètes confient écrire en marchant ou en s’attablant aux terrasses des cafés : Carl Norac est l’un d’eux. Sa singularité est toutefois d’assumer écrire et observer le monde avec la longue-vue de l’enfance, qui remonte aux premiers moments de l’innocence et de l’émerveillement pur, en se plaçant sous la figure tutélaire de Pierre Coran.

Enfant, je savais que la peau des mots peut se toucher,
que les arbres marchent à leur allure
et se parlent sans trop insister sur leurs racines.
Enfant, je savais tout, sauf qu’il faut désapprendre. 

La langue est simple, c’est-à-dire sensible et fluide, et avance dans « l’amitié des vagues » de la mer du Nord, au rythme des couleurs d’Ostende où il réside et des chemins auxquels il emprunte la force du cheminement. Rien n’est asséné dans ce Journal des gestes et si quelque violence venait parfois à troubler cette mer, ce n’est jamais tempétueux mais toujours doux.

Chacun d’entre nous connaît, sur sa peau, où se trouve
la blessure cachée, ce trait de lame sourd
dans notre chair, ce poids, ces algues, ces os,
le stigmate de Dieu et sa danse endiablée. 

À quoi œuvrera alors notre Poète National ? Son Journal de gestes peut sans doute livrer une première réponse : s’adresser à l’enfance qui nous habite toujours, chérir le souvenir des poètes qui ont fondé en nous une approche du monde bienfaisante et offrir en partage le souhait d’un monde meilleur, car « la seule trace de l’humain […] est de se jeter dans la beauté ».

En fait, réveillez-vous, ça m’arrangerait
vraiment beaucoup
que vous changiez le monde avec moi. 

Charline Lambert