Camille Lemonnier, le premier et le dernier des écrivains belges

Frédéric SAENEN, Camille Lemon­nier, le « Zola belge », décon­struc­tion d’un pon­cif lit­téraire, Académie royale de Bel­gique, coll. «  L’Académie en poche », 2019, 104 p., 7 € / ePub : 3.99 €, ISBN : 978–2‑8031–0702‑5

Les clichés, les lieux com­muns et les pon­cifs ont la vie dure et par­fois nous pol­lu­ent. Ils s’imposent à l’esprit, à la bouche et à la plume plus vite que la pré­ci­sion, la com­plex­ité et la nuance. Il en est en lit­téra­ture comme ailleurs. Ain­si Camille Lemon­nier ne cesse-t-il pas d’être con­sid­éré comme le Zola belge. Comme si, par ces mots, on avait tout dit, de son œuvre. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Dans Camille Lemon­nier, le « Zola belge », décon­struc­tion d’un pon­cif lit­téraire, le cri­tique Frédéric Sae­nen, fidèle col­lab­o­ra­teur du Car­net et les Instants, explique la genèse de ce lieu com­mun, met en évi­dence les mécan­ismes de sa viral­ité afin de mieux le défaire et avancer des propo­si­tions nou­velles.

Faut-il le rap­pel­er, Camille Lemon­nier (1844–1913) est un écrivain à l’œuvre riche et var­iée (cri­tique d’art, romans, con­tes, réc­its, etc.) et à l’écriture puis­sante ; il est l’auteur d’une cinquan­taine de livres (plusieurs titres sont réédités dans la col­lec­tion « Espace Nord »). Frédéric Sae­nen le tient pour le « germe et le socle de Nos Let­tres ». Pour­tant, au 19e siè­cle, on le com­para­it sou­vent, quand on ne le soupçon­nait pas d’en être le pla­giaire, à Vic­tor Hugo, Léon Cladel, Jules Bar­bey d’Aurevilly, Gus­tave Flaubert. Et bien enten­du à Émile Zola, chef de file du mou­ve­ment nat­u­ral­iste, dans lequel Camille Lemon­nier s’inscrit en par­tie, même si, comme le mon­tre Frédéric Sae­nen, on ne peut l’assigner à un courant lit­téraire. De là découlera l’appellation de Zola belge. Elle cir­culera déjà de son vivant, peut-être même dès la paru­tion d’Un mâle, son roman le plus fameux. Le mot « belge » est d’ailleurs tout aus­si impor­tant que celui de « Zola » dans ce syn­tagme car on fera de Lemon­nier le pre­mier écrivain belge, et aus­si le dernier, si on le con­sid­ère comme le parangon de l’identité belge. D’ailleurs Frédéric Sae­nen con­firme cette affir­ma­tion, tout en pré­cisant, au pas­sage, ce que serait le sil­lon pro­fond de la lit­téra­ture belge. Selon lui, il ne s’agirait pas du sur­réal­isme mais de « l’expression directe des pul­sions pre­mières et de l’instinct, qui pousse l’individu au pas­sage de la ligne et au seuil de la tragédie intime. »

Pour décon­stru­ire le pon­cif de « Zola belge », Frédéric Sae­nen ne se con­tente pas de s’interroger sur la manière dont ce dernier s’est forgé et répan­du, mais il analyse, à tra­vers la lit­téra­ture cri­tique, les liens qui unis­saient Lemon­nier et son col­lègue français ain­si que leurs œuvres respec­tives. Aus­si, de page en page, remet-il en lumière ce qui est occulté par le cliché : Lemon­nier, réal­iste déca­dent, vir­tu­ose du style, écrivain de la péri-urban­ité, relecteur de la Bible, explo­rateur hal­lu­ciné de l’intime, pein­tre du peu­ple belge. En refer­mant Camille Lemon­nier, le « Zola belge », décon­struc­tion d’un pon­cif lit­téraire, on ne peut que féliciter Frédéric Sae­nen d’avoir su démon­tr­er, de façon con­den­sée, la grandeur et l’originalité de l’œuvre de Lemon­nier. Nous ne pou­vons d’ailleurs qu’adhérer à sa propo­si­tion de faire de Camille Lemon­nier le prochain écrivain belge à entr­er dans la Pléi­ade.

Michel Zumkir