Archives par étiquette : histoire littéraire

La littérature ou l’infini de la baleine blanche

Un coup de cœur du Car­net

Myr­i­am WATTHEE-DELMOTTE, Indemne. Où va Moby-Dick ?, Actes Sud, 2025, 320 p., 23,50 € / ePub : 17,09 €, ISBN : 9782330206802

watthee delmotte indemne ou va moby dickInven­ter l’odyssée du chef‑d’œuvre de Her­mann Melville, Moby Dick, en s’appuyant sur une éru­di­tion vire­voltante de vie, tel est le pari haute­ment gag­né sous l’horizon duquel Indemne se tient. Chercheuse de renom, spé­cial­isée dans les rap­ports entre la lit­téra­ture et les arts de la fin du 19ème siè­cle, essay­iste (Bauchau. Sous l’éclat de la sibylle ; Dépass­er la mort. L’agir de la lit­téra­ture…), Myr­i­am Watthee-Del­motte nous plonge dans les eaux d’un pre­mier roman éblouis­sant qui nous éclabousse par son intel­li­gence et sa pro­fondeur. Con­tin­uer la lec­ture

Bauchau sur la route

Coralie CABU, La (re)construction d’Henry Bauchau. De Gengis Khan à Œdipe sur la route, Press­es uni­ver­si­taires de Liège, 2023, 118 p., 15 €, ISBN : 9782875623546

cabu bauchauInter­ro­geant la con­struc­tion, par l’auteur lui-même et par ses cri­tiques, de la fig­ure du sage, Coralie Cabu creuse en deçà de cette pro­jec­tion pos­tu­rale qui, s’imposant de façon qua­si hégé­monique, a lis­sé les con­tra­dic­tions, les ambiguïtés de sa tra­jec­toire exis­ten­tielle et de son œuvre. Com­ment les dis­cours, les propo­si­tions métadis­cur­sives, les jour­naux d’Henry Bauchau (1913–2012), sa pra­tique psy­ch­an­a­ly­tique, la quête de la sagesse qu’illustrent nom­bre de ses per­son­nages ont-ils peu à peu ver­rouil­lé l’horizon de récep­tion de son œuvre, désor­mais approchée sous la focale du grand sage arrivé à résip­is­cence ? Con­tin­uer la lec­ture

L’opus 3 du Maestro

Marc QUAGHEBEUR, His­toire, forme et sens en lit­téra­ture. La Bel­gique fran­coph­o­ne Tome 3 – L’évitement (1945–1970), Peter Lang, 2022, 620 p., 47,35 €, ISBN : 978–2‑87574–727‑3

quaghebeur histoire forme et sens en littérature 3Com­ment mieux plaider l’existence d’une lit­téra­ture de Bel­gique fran­coph­o­ne, com­ment la défendre quand elle a pen­dant trop longtemps été con­sid­érée comme périphérique, com­plexée et mineure, qu’en en sai­sis­sant l’his­toire, la forme et le sens ? Ces trois maîtres mots prési­dent à la démarche de Marc Quaghe­beur depuis le pre­mier vol­ume du grand réc­it qu’il en a entamé en 2015. Le chantier est immense : il faut faire émerg­er les fig­ures puis inter­roger le rap­port organique qu’elles entre­ti­en­nent avec leur œuvre respec­tive ; il faut les inscrire dans des veines, des ten­dances, des lignes de force, inter­roger la nature des ren­con­tres, tiss­er les dia­logues et ren­dre compte aus­si des per­cus­sions ; enfin, faire réson­ner le tout avec cette vaste cham­bre d’écho qu’est le siè­cle qui l’a pétrie. C’est en somme un tra­vail davan­tage musi­cal que scrip­tur­al, et l’impression de voir se dévelop­per une par­ti­tion se con­firme à la décou­verte de ce troisième vol­ume (sur qua­tre annon­cés) Con­tin­uer la lec­ture

Proust mis à nu par ses illustrateurs, même

Jan BAETENS, Illus­tr­er Proust. His­toire d’un défi, Impres­sions nou­velles, 2022, 240 p., 24 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782874499777

baetens illustrer proust histoire d'un défiEn cette année 2022 qui célèbre le cen­te­naire de la mort de Mar­cel Proust, Jan Baetens rend un hom­mage de biais à l’auteur d’À la recherche du temps per­du, en inter­ro­geant cet inter­dit implicite qui veut qu’« [o]n n’illustre pas Proust ». L’abondance des illus­tra­tions qui for­ment le cor­pus d’étude du livre de Jan Baetens sem­ble con­tredire la cen­sure tacite mais force est de recon­naître, avec l’auteur d’Illus­tr­er Proust, qu’il deve­nait urgent de se con­fron­ter à l’His­toire d’un défi, ain­si que le pré­cise le sous-titre de l’ouvrage. Con­tin­uer la lec­ture

Casterman en héritage

Flo­ri­an MOINE, Cast­er­man, de Tintin à Tar­di. 1919–1999, Pré­face de Pas­cal Ory, Impres­sions nou­velles, 2022, 420 p., 29, 50 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782874499913

moine casterman de tintin a tardiSe trou­ve-t-il un.e Belge fran­coph­o­ne né.e durant les Trente Glo­rieuses que n’aient pas pro­fondé­ment marqué.e les pub­li­ca­tions Cast­er­man ? Pour ma part, venu au monde in extrem­is l’année du pre­mier choc pétroli­er et de la guerre du Kip­pour, je ne manque jamais de fris­son­ner en feuil­letant les qua­tre albums mythiques de la série « La bonne nou­velle » signés Pil­amm, qui furent offerts à ma mère à l’occasion de sa grande com­mu­nion (en 1960). Han­tées de phar­isiens aux chairs bouffies et de com­plo­teurs olivâtres, de mer­can­tis à l’œil torve et de lépreux émaciés, ces brochures avaient pour voca­tion de délivr­er par l’image le mes­sage des Évangiles aux enfants de la société déchris­tian­isée. J’ignore si, dès le plus jeune âge, cette lec­ture m’a édi­fié ou au con­traire m’a rodé au mor­bide (la tête du Bap­tiste dans le plateau d’argent, un must en la matière) ; elle a fait de moi un mem­bre à part entière de la généra­tion Cast­er­man. Con­tin­uer la lec­ture

Relire le 19e siècle poétique

Pas­cal DURAND, Poésie pure et société au XIXe siè­cle, CNRS Édi­tions, 301 p., 25 €, ISBN : 978–2‑271‑1403‑8

durand poesie pure et societe au xixe siècle« C’est que, lit­téraires ou pro­fes­sion­nels de la chose lit­téraire, nous sommes tous, à divers degrés de con­science et de résis­tance, écrits par ce que nous lisons. »

Dans cet essai viv­i­fi­ant, Poésie pure et société au XIXe siè­cle, Pas­cal Durand, pro­fesseur (ULg) et soci­o­logue de la lit­téra­ture et des médias, pro­pose une approche soci­ologique de la poésie française des débuts du roman­tisme à la fin du sym­bol­isme. Sont con­vo­qués dans cet essai : les roman­tiques con­tre les for­mal­istes ; Lecon­te de Lisle et ses par­ti­sans ; Théophile Gau­ti­er, les Par­nassiens, Baude­laire, Jules Val­lès, Mal­lar­mé, Lautréa­mont, Laforgue,… Con­tin­uer la lec­ture

Huxley, homme précaire et extra-lucide

Un coup de cœur du Car­net

Pas­cal CHABOT, Six jours dans la vie d’Aldous Hux­ley, PUF, 2022, 56 p., 7,5 € / ePub : 4,99 €, ISBN : 978–2‑13–083344‑4

chabot six jours dans la vie d'aldous huxleyQue sont six jours dans la vie d’un indi­vidu ? Bien peu de choses. Mais six journées con­stituent par con­tre autant de bifur­ca­tions, de portes qui don­nent accès à de nou­velles per­cep­tions sur une des­tinée. Le philosophe Pas­cal Chabot a sondé celle de l’écrivain bri­tan­nique Aldous Hux­ley (1894–1963) en en carot­tant six moments-clés. Le petit livre qui en ressort pour­rait appa­raître comme le titre ini­tial d’une nou­velle col­lec­tion, dont l’idée serait des plus orig­i­nales : s’arrêter sur six instan­ta­nés d’une vie, passés au révéla­teur de l’écriture. Mais ces pages sont uniques, et leur den­sité tient à ce qu’elles ont d’abord été écrites dans un souci de partage direct. Leur des­ti­na­tion pre­mière était la per­for­mance orale en pub­lic, au Fes­ti­val Les Inat­ten­dues de Tour­nai… D’où le courant qui passe du texte au lecteur, devant qui un por­trait se des­sine à coup de flash­es jamais figés. Con­tin­uer la lec­ture

Un dossier minutieux

Lau­rence BOUDART et Christophe MEURÉE (sous la dir. de), François Emmanuel. Un écrivain sur la terre, Textyles n° 62, Ker, 2022, 165 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87586–317‑1

textyles francois emmanuelÀ mi-par­cours seule­ment, 2022 s’an­nonce déjà un excel­lent cru pour le vig­no­ble François Emmanuel : paru­tion du roman Racon­ter la nuit (Seuil), de deux pièces de théâtre chez Lans­man, de l’es­sai Guérir par l’écri­t­ure ? (Le Tail­lis Pré), dossier Le monde de François Emmanuel (A.M.L.), numéro spé­cial de la revue Textyles. Celui-ci prend place dans un flux de travaux cri­tiques qui grossit depuis une quin­zaine d’an­nées, venant con­firmer – un peu tar­di­ve­ment ? – la stature d’un écrivain qu’on n’hésite plus à dire « grand ». Out­re le vol­ume et la diver­sité de sa pro­duc­tion lit­téraire, F. Emmanuel mène une réflex­ion exigeante sur les ressorts obscurs de l’écri­t­ure et de la fic­tion tels qu’il les éprou­ve, guidant avec tact ceux et celles qui inter­ro­gent son art. Ce va-et-vient auteur-lecteur, le récent Textyles – pre­mier numéro de revue con­sacré à l’écrivain – l’il­lus­tre de manière tan­tôt explicite, tan­tôt implicite, à tra­vers sept études de textes, deux inédits de l’écrivain, une enquête sur ses lec­tures. Il ne fait pas dou­ble emploi avec Le monde de François Emmanuel, dont il est plutôt com­plé­men­taire et qui est dû aux mêmes maitres d’œu­vre : Lau­rence Boudart et Christophe Meurée, chevilles ouvrières des Archives et Musée de la Lit­téra­ture. Con­tin­uer la lec­ture

Sommes-nous bêtes ?

Pierre SCHOENTJES, Nos regards se sont croisés. La scène de la ren­con­tre avec un ani­mal, Mot et le reste, 2022, 192 p., 17 € / ePub : 10,99 €, ISBN : 9782384310029

schoentjes nos regards se sont croisésPar­mi les prix qu’elle a décernés en 2021, notre Académie royale de langue et de lit­téra­tures français­es avait dis­tin­gué un ouvrage de Pierre Schoen­t­jes, Lit­téra­ture et écolo­gie. Le mur des abeilles (Cor­ti 2020). Salu­ant le lau­réat, pro­fesseur de lit­téra­ture française à l’Université de Gand, Yves Namur présen­tait cet essai comme enten­dant répon­dre à la ques­tion suiv­ante : « Com­ment la lit­téra­ture s’empare-t-elle des ques­tions envi­ron­nemen­tales pour penser notre avenir et notre futur ? ». Il soulig­nait que l’auteur fondait sa démarche sur une relec­ture de notre pat­ri­moine lit­téraire à la lumière de cette ques­tion. Con­tin­uer la lec­ture

Savitzkaya, écriture sensorielle

Lau­rent DEMOULIN, Sav­itzkaya ou la nou­ba orig­inelle, Mime­sis Edi­zioni, 144 p., 12 € / ePub : 8,99 €, ISBN: 9788857580388

demoulin savitzkaya ou la nouba originelleC’est sous l’angle d’une robin­son­nade esthé­tique et con­ceptuelle que Lau­rent Demoulin abor­de l’œuvre mul­ti­forme d’Eugène Sav­itzkaya. Et c’est à par­tir du texte théâ­tral La folie orig­inelle paru en 1991 que l’essai ques­tionne l’ébriété et la charge jouis­sive des poèmes, romans, pièces de théâtre, con­tes, essais, scé­nar­ios de film d’un des auteurs belges les plus inven­tifs. Pour approcher l’univers libre et sauvage de l’auteur de Mon­golie, plaine sale, Men­tir, La dis­pari­tion de maman, Marin mon cœur, Les couleurs de boucherie, Lau­rent Demoulin met en place une méthodolo­gie qui allie deux fig­ures com­plé­men­taires : l’intuition sen­si­ble et la bous­sole de l’analyse, le filon thé­ma­tique-onirique et la res­saisie tab­u­laire. Con­tin­uer la lec­ture

Detrez le Phénix

José Domingues DE ALMEIDA, Con­rad Detrez, l’Hal­lu­ci­na­tion en guise d’histoire, Passage(s), 2020, 216 p., 20 €, ISBN : 979–10-94898–83‑3

Le pre­mier quart de l’essai que José Domingues de Almei­da con­sacre à Con­rad Detrez fera naître chez le lecteur le sen­ti­ment d’une urgence : celle de dis­pos­er enfin d’une étude com­plète, à la fois vivante et intel­lectuelle, sur l’auteur des Plumes du coq. La syn­thèse de ce bril­lant uni­ver­si­taire por­tu­gais nous rap­pelle en effet à l’évidence : le par­cours du « dragueur de Dieu », si riche en ques­tion­nements, boulever­sé par les rup­tures qui l’émaillent, sil­lon­né dès l’enfance par l’élaboration d’une œuvre puis­sante, attend encore son biographe. Con­tin­uer la lec­ture

Camille Lemonnier, le premier et le dernier des écrivains belges

Frédéric SAENEN, Camille Lemon­nier, le « Zola belge », décon­struc­tion d’un pon­cif lit­téraire, Académie royale de Bel­gique, coll. «  L’Académie en poche », 2019, 104 p., 7 € / ePub : 3.99 €, ISBN : 978–2‑8031–0702‑5

Les clichés, les lieux com­muns et les pon­cifs ont la vie dure et par­fois nous pol­lu­ent. Ils s’imposent à l’esprit, à la bouche et à la plume plus vite que la pré­ci­sion, la com­plex­ité et la nuance. Il en est en lit­téra­ture comme ailleurs. Ain­si Camille Lemon­nier ne cesse-t-il pas d’être con­sid­éré comme le Zola belge. Comme si, par ces mots, on avait tout dit, de son œuvre. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Dans Camille Lemon­nier, le « Zola belge », décon­struc­tion d’un pon­cif lit­téraire, le cri­tique Frédéric Sae­nen, fidèle col­lab­o­ra­teur du Car­net et les Instants, explique la genèse de ce lieu com­mun, met en évi­dence les mécan­ismes de sa viral­ité afin de mieux le défaire et avancer des propo­si­tions nou­velles. Con­tin­uer la lec­ture

De sang et d’encre

Frédéric SAENEN, Drieu la Rochelle face à son œuvre, Gol­lion (Suisse), Info­lio édi­tions, 2015, 200 p., 24,90 €

Pierre Drieu la Rochelle fait par­tie de ces auteurs (à juste rai­son) dont on ne peut pronon­cer le nom ou abor­der les écrits sans pré­cau­tions. La polémique sur ses années fas­cistes, son adhé­sion au Par­ti pop­u­laire français de Jacques Dori­ot se ravive régulière­ment, comme lors de la sor­tie, en 2012, du vol­ume de la Pléi­ade con­sacré à ses Romans, réc­its, nou­velles. Tou­jours, avec les écrivains de la col­lab­o­ra­tion, la ques­tion de la qual­ité et de la per­ti­nence de l’œuvre se pose de façon plus aiguë que pour les autres. Ain­si, l’on peut se deman­der si celle de Drieu, depuis longtemps éditée en poche, adap­tée au ciné­ma, a sa place si haut dans le pan­théon de la lit­téra­ture française. Con­tin­uer la lec­ture

Du rapport entre littérature et histoire

Marc QUAGHEBEUR, His­toire, forme et sens en lit­téra­ture. La Bel­gique fran­coph­o­ne. Tome 1 – L’en­gen­drement (1815–1914), P.I.E. Peter Lang, coll. « Doc­u­ments pour l’His­toire des Fran­coph­o­nies », 2015, 433 p., 44 €

Dans la col­lec­tion « Doc­u­ments pour l’His­toire des Fran­coph­o­nies » qu’il dirige aux édi­tions Peter Lang, Marc Quaghe­beur pub­lie le pre­mier vol­ume d’une somme qui en comptera cinq : His­toire, Forme et Sens en lit­téra­ture. La Bel­gique fran­coph­o­ne. Si l’au­teur y rassem­ble – encour­agé par le regret­té Jean Lou­vet – une série d’ar­ti­cles pub­liés depuis 1990, il ne s’ag­it pas d’une sim­ple réédi­tion : sélec­tion­nés avec soin, les textes ont été retra­vail­lés par­fois en pro­fondeur, ré-inti­t­ulés, ordon­nés à la fois selon la chronolo­gie des péri­odes traitées et selon le point de vue adop­té. Ces coups de pro­jecteur met­tent en relief avec une grande pré­ci­sion la diver­sité et la com­plex­ité des rela­tions entre his­toire générale et œuvres lit­téraires – car tel est le fil con­duc­teur de l’en­tre­prise. Sans s’at­tarder aux micro-struc­tures textuelles – de min­imis non curat prae­tor –, l’au­teur par­court à grandes enjam­bées les siè­cles et les règnes, le champ inter­na­tion­al de préférence aux ter­roirs, les mythes nationaux et les idéolo­gies offi­cielles, le romanesque et le théâ­tral davan­tage que la poésie, les réc­its extraver­tis plutôt que les intro­ver­tis. Ain­si traque-t-il obstiné­ment « l’en­racin­e­ment et l’ar­tic­u­la­tion des faits lit­téraires dans et à l’His­toire », ses recherch­es l’ayant pro­gres­sive­ment con­va­in­cu qu’il existe un « lien géné­tique entre l’His­toire et les Formes ». Con­tin­uer la lec­ture