Biographie de Bruxelles

Arnaud DE LA CROIX, Nou­velle his­toire de Brux­elles. Des orig­ines à aujourd’hui, Racine, 2020, 224 p., 19,95 €, ISBN : 9782390251224

Com­ment naît une ville ? Com­ment croît-elle, évolue-t-elle au fil des siè­cles ? Com­ment se bâtit-elle soci­ologique­ment, poli­tique­ment, économique­ment, cul­turelle­ment ? Dans son essai Nou­velle his­toire de Brux­elles, le philosophe et his­to­rien Arnaud de la Croix retrace l’épopée de Brux­elles. Si les physi­ciens ne peu­vent remon­ter en deçà du Big Bang, franchir le mur de Planck, les his­to­riens, les archéo­logues sont soumis à sem­blable con­trainte : seules des hypothès­es rel­a­tives aux traces pré-urbaines des cités peu­vent être avancées. L’approche inno­vante et la méth­ode qu’adopte Arnaud de la Croix don­nent tout leur prix à cet ouvrage qui, étayé par une doc­u­men­ta­tion solide, s’appuyant sur les travaux des his­to­riens, se sin­gu­larise par deux traits : pri­mo, la con­vo­ca­tion de l’histoire sociale, intel­lectuelle, cul­turelle, ésotérique de Brux­elles de ses orig­ines à nos jours, secun­do, par la mise en réc­it d’événements nég­ligés, d’épisodes passés sous silence dans les livres d’histoire. On aura com­pris que, dres­sant la biogra­phie d’une cité, Arnaud de la Croix ne se range pas sous la ban­nière de l’histoire offi­cielle. C’est ain­si qu’il exhume et inter­roge des faits embar­ras­sants, entachant la mémoire col­lec­tive, for­c­los de l’histoire dom­i­nante (les poussées anti­sémites au 14e siè­cle notam­ment, la « dic­tature protes­tante » instau­rée à la fin du 16e siè­cle).

Le mou­ve­ment de pen­sée est tout à la fois rétro­spec­tif, comme l’exige la dis­ci­pline his­torique, mais aus­si prospec­tif. Quel(s) avenir(s), le passé et le présent de Brux­elles lui dessi­nent-ils ? Aux affir­ma­tions tranchées qui fer­ment les ques­tion­nements et don­nent lieu à des vul­gates, Arnaud de la Croix préfère la réou­ver­ture de con­tro­ver­s­es. Des con­tro­ver­s­es qui ont trait à la date de la nais­sance de Brux­elles, aux cir­con­stances qui ont présidé à son avène­ment, à l’étymologie de Brux­elles. De la con­struc­tion, au Moyen Âge, de la pre­mière et de la deux­ième enceinte for­ti­fiée au développe­ment des arti­sans, des cor­po­ra­tions, de l’évocation de per­son­nal­ités mar­ginales, con­tro­ver­sées (la mys­tique la Bloe­mardinne) à celle d’Erasme rési­dant à Ander­lecht en 1521 ou de Bernard van Orley, Breugel, de l’histoire des occu­pa­tions étrangères à la Révo­lu­tion belge, de la bataille de Water­loo à Brux­elles cap­i­tale de l’Europe, Arnaud de la Croix varie son zoom, entretis­sant l’histoire des rois et celle du peu­ple qu’il ressus­cite, cam­pant Charles Quint, les Hab­s­bourg, les monar­ques belges, la décap­i­ta­tion des comtes d’Egmont et de Hornes, la coloni­sa­tion du Con­go d’un côté, les réc­its autour de Man­neken-Pis (leur pos­si­ble inter­pré­ta­tion alchim­ique), les séjours à Brux­elles de Baude­laire, de Hugo, Ver­laine, Rim­baud, le creuse­ment de la Jonc­tion Nord-Midi, la nais­sance de l’Art nou­veau de l’autre. Mon­trant qu’il n’est pas de « grande » His­toire sans des micro-his­toires, Nou­velle his­toire de Brux­elles rou­vre des pans de ce que Wal­ter Ben­jamin appelle l’histoire des vain­cus.   

Éclairant la genèse de Brux­elles, ses muta­tions, les méta­mor­phoses de ses vis­ages archi­tec­turaux, urban­is­tiques, poli­tiques, religieux, lin­guis­tiques, l’essai d’Arnaud de la Croix révèle les strates, les mille et une formes d’une ville perçue comme un organ­isme vivant, soumis à la crois­sance, au déclin, à la renais­sance. De nous faire décou­vrir la richesse de Brux­elles, ses afflu­ents lin­guis­tiques, ses guer­res, ses inva­sions, de dévoil­er des sédi­ments invis­i­bles sous le vis­i­ble, nous percevons autrement la ville actuelle dans laque­lle cer­tains d’entre nous vivent.

Véronique Bergen