Pour qui sont ces serpents ?

Bernard SWYSEN, Le syn­drome de la Gor­gone, Lamiroy, 2020, 144 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87595–259‑2

Dessi­na­teur et scé­nar­iste pro­lifique, Bernard Swysen inau­gure une car­rière de romanci­er avec cette fan­taisie mythologique, a pri­ori réjouis­sante et qui peut se lire en fre­donnant, entre autres par­o­dies apoc­ryphes, les cou­plets allè­gres de La belle Hélène. C’est encore une femme – et quelle femme ! – qui tient la vedette de ce peplum : Sha­ia, plus con­nue sous le nom calami­teux de Méduse, celle des trois Gor­gones décapitée par Per­sée. Tout débute sur un coup de foudre entre Sha­ia, jolie jeune fille entre­prenante (elle n’a pas encore échangé sa belle chevelure con­tre un nœud de vipères) et le puceau Pau­sa­nias, futur chroniqueur d’une biogra­phie, for­cé­ment mythi­fiée, de Per­sée. Celui-ci vient alors de récupér­er le trône d’Argos et y fait son entrée royale, flan­qué de ses « mignons » baraqués comme des buf­fets nor­mands. Las, ce demi-dieu, fils de Danae et de Zeus (qui, déguisé en pluie d’or avait for­cé la porte de la prison d’airain cen­sée garan­tir la vir­ginité de la recluse, prou­vant par là qu’en ces temps reculés, l’or ouvrait déjà bien des portes), Per­sée donc, se prend lui aus­si d’une pas­sion dévo­rante pour le jeune Pau­sa­nias con­traint dès lors à jouer sa pro­pre ver­tu à pile comme à face. Et ce avec la béné­dic­tion de son ambitieuse bien-aimée qui le fait pass­er pour son frère et investit ain­si le palais roy­al bien­tôt suiv­ie par ses pro­pres sœurs Euryale et Stheno trop heureuses de prof­iter de l’aubaine.

Alors que Per­sée s’embarque pour une de ces expédi­tions puni­tives dont la mytholo­gie est friande et que Pau­sa­nias s’adonne à ses chères études, Sha­ia, auto­proclamée « princesse », régente la Cité dev­enue très prospère. Tout comme elle-même et ses sœurs qui en prof­i­tent large­ment et fréquentent assidû­ment les enseignes de luxe. Celles d’Hermès ou d’Alexandre, le coif­feur des célébrités qui a eu le front, comme d’autres avant lui, de la juger plus belle qu’Athéna. Très cha­touilleuse sur ce point, la déesse de la sagesse our­dit avec l’aide de Poséi­don une vengeance com­pliquée et très injuste à l’encontre de celle qui l’honore pour­tant et n’a jamais approu­vé le pro­pos out­ranci­er dif­fusé par le mer­lan de la gen­try. Déguisé en Pau­sa­nias, le dieu au tri­dent l’agresse bru­tale­ment, la rosse, la vio­le et provoque une fausse couche qui lui laisse un fœtus de pierre sur les bras. Parce que, dev­enue Méduse, Sha­ia se retrou­ve coif­fée d’un nid de ser­pents et dotée du regard qui tue et pétri­fie tout son entourage, dont son amant. Et ce à la grande fureur de Per­sée qui, revenu vic­to­rieux de sa cam­pagne, est bien décidé à en découdre avec la stat­u­aire qui a ren­du le beau Pau­sa­nias inac­ces­si­ble à ses appétits. Après l’avoir décapitée sans s’exposer, grâce à l’Égide, le boucli­er-miroir qu’Athéna lui a oblig­eam­ment prêté, c’est dans une kib­lis de chez Her­mès,  le  « joli sac à franges dorées dont il avait tou­jours rêvé »  qu’il emporte la tête de celle à qui, de son pro­pre aveu, «la vie était dev­enue insup­port­able». En défini­tive, vic­time bien plus que coupable, ce qui est bien le pro­pos de Bernard Swysen avec ce « syn­drome de la Gor­gone » ain­si défi­ni : Phénomène psy­cho-soci­ologique par lequel une vic­time est trans­for­mée en coupable, car con­sid­érée comme totale­ment respon­s­able de la sit­u­a­tion.

Faut-il pré­cis­er l’évidence d’un sous-texte évo­quant une réal­ité d’aujourd’hui qui n’a rien de réjouis­sant ni de mythologique, avec le sort de cette jeune femme sor­tie de rien « à la fois délurée et naïve, ambitieuse et sincère, pas­sion­née et manip­u­la­trice » qui a con­nu « la mis­ère des cabanes de pêcheur et les ors d’un palais », qui a « aimé avec fer­veur et con­spiré avec duplic­ité ». Para­doxale en somme comme le sont la plu­part des humains, mais plus exposée, en tant que femme, au juge­ment, voire à la vin­dicte inique et par­fois mor­tifère d’une société patri­ar­cale servie notam­ment par les dérives des réseaux soci­aux et plus ou moins adroite­ment com­bat­tue par la juste cause des révoltes fémin­istes.

Mais com­ment ne pas sourire d’autres uchronies sig­nifi­antes (et, — pourquoi pas ? – liées au savoir-faire et aux pri­or­ités des femmes en matière poli­tique) parce que nom­breuses et choisies sont en effet les cibles d’aujourd’hui visées par les ser­pents qui sif­flent dans la veine comique de ce roman à la fois facétieux, madré, vengeur et aus­si visuel qu’une bande dess­inée.

Ghis­lain Cot­ton