Ceci est le Pérou

Bene­dic­ta DE SMET, Thïnkas. Une Ama­zonie intime, pré­face de Róger Rum­r­rill, Tra­verse, coll. « Carambole/Prose », 2020, 175 p., 17 €, ISBN : 9782930783345

Dans son réc­it de voy­age, Thïnkas, une Ama­zonie intime, Bene­dic­ta de Smet partage la réal­ité qu’elle a vécue au plus près de com­mu­nautés indi­ennes, lors de deux séjours au Nord-Ouest du Pérou, en pleine forêt ama­zoni­enne. Deux expéri­ences con­trastées durant lesquelles elle s’est immergée dans le quo­ti­di­en de ces peu­ples qui vivent un rap­port au monde bien dif­férent du nôtre.

Tout com­mence par une frac­ture dans la vie de l’auteure : pro­fonde, déci­sive, exis­ten­tielle. Des rup­tures, elle en a con­nu plusieurs, la pre­mière lorsqu’elle doit quit­ter à 13 ans sa Patag­o­nie natale pour ral­li­er l’Europe. D’autres suiv­ront, au point que Bene­dic­ta en arrive à un point de non-retour. Elle doit aller de l’avant, retrou­ver son iden­tité, sa rai­son d’être au monde. La ren­con­tre avec Róger Rum­r­rill, écrivain, jour­nal­iste et chercheur péru­vien, spé­cial­iste de l’Amazonie, qui pré­face le livre, sera déci­sive. Bene­dic­ta de Smet va affron­ter ses démons intérieurs en se ren­dant auprès de chamans qui pro­posent des céré­monies à l’ayahuas­ca, une bois­son hal­lu­cinogène à base de lianes, « la liane de l’âme ».

Alors que nous pour­rions crain­dre que le réc­it prenne désor­mais un tour­nant ésotérique ou scabreux, nous décou­vrons au con­traire une expéri­ence de vie authen­tique, courageuse, inat­ten­due. D’abord dans le vil­lage de Yutupis où Bene­dic­ta de Smet se rend fin 2010 et séjourne six semaines. Rapi­de­ment, elle est assail­lie d’appréhensions et d’inquiétudes, con­fron­tée à la soli­tude et à un isole­ment frus­trant, grave­ment amaigrie par une ali­men­ta­tion frus­tre à base de bananes plan­tains pour être finale­ment intox­iquée par une sal­mo­nel­lose. Elle décou­vre égale­ment les his­toires de vengeances et de vio­lences entre les clans de la com­mu­nauté. Bene­dic­ta nous mon­tre la vie aride et pré­caire de ces hommes, femmes et enfants vivant aux con­fins de l’Amazonie. Elle fait preuve égale­ment d’un courage inouï. Il lui vau­dra d’ailleurs le surnom qui donne le titre au livre, Thïnkas, la « femme courageuse ». Sa san­té se dégrade à un point tel qu’elle doit être hos­pi­tal­isée et revenir en Bel­gique sans avoir ren­con­tré de chamane.

Si le réc­it s’arrêtait là, il serait celui d’un échec patent. Sept ans plus tard, Bene­dic­ta de Smet prend la déci­sion de repar­tir en Ama­zonie, dans la com­mu­nauté de Puer­to Miguel. Mêmes décou­vertes des fleuves, de la forêt ama­zoni­enne, des pop­u­la­tions locales, mais cette fois, Bene­dic­ta a été mieux ori­en­tée. Elle fait la con­nais­sance de Casil­da et de son campe­ment de sept huttes dont celle dédiée aux céré­monies, la mal­o­ca. Elle fait con­fi­ance à cette femme chamane ain­si qu’à Lucho, son appren­ti, cul-de-jat­te et élève de l’école de pein­ture Nyi, esprit de l’eau, créée par Agustín Guz­man. Les rit­uels pro­posés sont exigeants, entraî­nent la nar­ra­trice dans les pro­fondeurs de son incon­scient, lui font vivre des expéri­ences-lim­ites. Mal­gré les frayeurs sus­citées par les visions et les états de transe, Bene­dic­ta de Smet s’accroche. Casil­da et Lucho l’accompagnent de près, lui assurent sécu­rité et con­fi­ance jusqu’à ce qu’elle ressente « un immense bien-être ».

Bene­dic­ta de Smet aurait pu choisir la fic­tion pour racon­ter cette his­toire, elle a préféré opter pour le réc­it de voy­age qui acquiert dès lors cette force par­ti­c­ulière du vécu, du témoignage réel, lui appor­tant une légitim­ité par­ti­c­ulière. Comme elle le pré­cise dans l’Avant-lire, « Un réc­it de voy­age est sou­vent l’occasion d’exposer une aven­ture plus secrète. L’étrangeté des lieux, des ren­con­tres, la dis­tance, autorisent des révéla­tions que le voy­age per­met d’énoncer sous le cou­vert… de la décou­verte. (…) En ce sens, l’intimité que j’évoque dans le titre annonce un dévoile­ment ren­du par la grâce et l’exténuation du voy­age. » Par la nar­ra­tion, la qual­ité des descrip­tions, la psy­cholo­gie des nom­breux per­son­nages croisés, les émo­tions ressen­ties, son réc­it peut aus­si se lire comme un roman.

Michel Tor­rekens