De la lisibilité du silence

Elodie SIMON, De hautes erres, Cormi­er, 2019, 90 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87598–019‑9

Passé un pre­mier et ten­dre touch­er du papi­er, choisi beau, crème, épais, c’est la mise en page qui saute aux yeux. En effeuil­lant le livre qui évente légère­ment, beau­coup d’espace vierge s’impose autour, entre, en marges, en creux, dis­séminé irrégulière­ment tout du long du livre. C’est autant d’oxygène offert à la pupille, donc à l’esprit, voire à l’âme.

Ces plages lais­sées aux vides sont au cœur du recueil d’Elodie Simon. Elles dia­loguent et sou­vent com­bat­tent le pro­pos. Ain­si, une page entière demande sim­ple­ment, grave­ment : « Où nag­er sur la terre si tous les poids me pèsent ? »… et puis c’est tout. La ques­tion baigne en soli­taire, faisant la planche à la sur­face lisse et immac­ulée du papi­er, invi­tant à un plein néant de répons­es intérieures.

Vison-visu l’on lit, « Comme cris et silences / jours et nuits s’entre-suivent »… et puis c’est à nou­veau tout. L’encre noire des let­tres sem­ble flot­ter au loin, dans le blanc bain du folio, sans vague aucune. Or ce mot est partout énon­cé, silence, à la fois lex­ique et leit­mo­tiv. Comme un cadeau exquis de l’autrice en ces textes com­posés pen­dant des mois, par cycles rares.

Élodie Simon m’explique par email : « La syn­taxe, qui pour­rait paraître un effet styl­is­tique, est fidèle à ce qui s’écrit d’emblée dans mes car­nets. C’est davan­tage la recherche d’une res­pi­ra­tion dans la page, la juste mesure du silence, et une ques­tion : com­ment la ren­dre ? »

ses petits doigts
déposent
des larmes                                          en retrait

C’est la grande réus­site de ce texte : l’expression du silence dont résonne dis­cré­tion, par­fois mys­tère et une intense intim­ité : « Tu étais si noué, si fébrile en ta ner­vosité, tu me tenais si fort que je saig­nais encore. » Intim­ité et ani­mal­ité. Deux thèmes qui appa­rais­sent dès le titre, De hautes erres.

« Les erres sont à mes yeux le terme le plus per­ti­nent dans notre langue pour dire la trace et le pas­sage, et en même temps on peut utilis­er ce terme pour se référ­er à une par­tie du corps de l’animal. Quel meilleur terme pour qual­i­fi­er notre présence sur terre ? Le corps, la trace, le pas­sage, envis­agés sans fix­ité, mou­ve­ment de l’existence », pour­suit l’autrice par cour­riel.

Silence et mou­ve­ment. Celui-là exp­ri­mant aus­si celui-ci par l’espace lais­sé libre et flu­ide partout autour des mots rassem­blés « dans l’ordre chronologique, tel que le texte est présen­té. Je n’ai rien mod­i­fié par rap­port à ce qui s’est inscrit jour après jour. »

C’est aus­si vrai pour la « mise en page : sen­sa­tion du silence, lis­i­bil­ité du silence à cer­tains moments, emphase portée sur l’alternance du silence et des sons, ren­dre leur sig­nifi­ance insignifi­able. Res­pi­ra­tions plus longues. Sus­pen­sion dans le souf­fle du texte. »

le silence
          d’un éclat
s’échine
          et se repaît

revêt chaque mem­brane
          de soupirs
          et de lait

À boire comme petit. En tout, un admirable texte et non-texte qui investit le lecteur et dont cette recen­sion ne peut abor­der qu’une facette de la gemme.

Tito Dupret