Archives par étiquette : Le Cormier

De la lisibilité du silence

Elodie SIMON, De hautes erres, Cormier, 2019, 90 p., 15 €, ISBN : 978-2-87598-019-9

Passé un premier et tendre toucher du papier, choisi beau, crème, épais, c’est la mise en page qui saute aux yeux. En effeuillant le livre qui évente légèrement, beaucoup d’espace vierge s’impose autour, entre, en marges, en creux, disséminé irrégulièrement tout du long du livre. C’est autant d’oxygène offert à la pupille, donc à l’esprit, voire à l’âme. Continuer la lecture

Trois saignées

Un coup de cœur du Carnet

Harry SZPILMANN, Approches de la lumière, Taillis pré, 2019, 18 €, ISBN : 978-2-87450-155-5 ; Genèses et Magmas I, Cormier, 2019, 18 €, ISBN : 978-2-87598-020-5 ; Genèses et Magmas II, Cormier, 2019, 14 €, ISBN : 978-2-87598-021-2

« C’est mal connaître la poésie que de la taxer d’inutile. La poésie, par excellence, sert à localiser la Terre. » (GM II, p. 9)

Trois recueils sortis de presse simultanément, une rencontre du troisième type : Harry Spzilmann délivre ses Approches de la lumière (Le Taillis Pré) et deux volumes de Genèses et Magmas (Le Cormier), pour le plus grand bonheur des aficionados de la poésie szpilmannienne comme pour ceux qui la découvriront. Continuer la lecture

Un chapelet coloré d’instants

Soline DE LAVELEYE, Brindilles, Cormier, 2019, 14 €, ISBN : 978-2-87598-018-2

Au fond, je n’écris pas.
Je balance entre l’oubli et le désir
de vivre. 

Dans Brindilles, les jours s’égrènent en un chapelet d’instants. À l’écoute des bruits du monde, des oiseaux ou des souvenirs qui habillent les heures, Soline de Laveleye, auteure des ouvrages La chambre (Tétras Lyre, 2011), La grimeuse (M.E.O., 2013), Les phrases de la mâcheuse (Maelström, 2014) et remarquée par l’AEB qui lui a décerné le Prix Hubert Krains en 2017, délivre son recueil Brindilles, aux Éditions Le Cormier. Continuer la lecture

67, année poétique

Luc DELLISSE, Cases départ, Cormier, 2018, 90 p., 16 €, ISBN : 978-2-87598-014-4

Luc Dellisse, Cases départL’enfance n’est pas qu’une période de notre existence. Elle constitue surtout cette inépuisable réserve d’impressions rétiniennes, olfactives, tactiles et sensorielles, bref sensuelles au sens le plus ample du terme, qui fondent notre mémoire et notre vision du monde. Pour les poètes, revenir à cet âge, sinon d’or, du moins brut et pur, ne consiste pas uniquement à se livrer à un exercice de nostalgie intégrale. C’est qu’alors le langage et les émotions faisaient corps, faisaient un seul corps ; mettre des mots sur les troubles et les émois, les douleurs et les plaisirs s’avère dès lors bien plus complexe que le geste banal, nostalgique, de feuilleter l’album aux souvenirs, où les images sont figées. Les parfums, les couleurs, les sons, les gestes, font par contre en permanence partie de notre vie telle qu’elle se déroule et passe. Continuer la lecture

Autant en emporte le sang

Un coup de cœur du Carnet

Véronique BERGEN, Alphabets des loups, Le Cormier, 2018, ISBN : 978-2875980120

Quel langage trouver pour dire ce qui tue? Quels mots poser sur le massacre ? Comment, déjà, parvenir à l’appréhender, la destruction du monde, dans toutes ses dimensions ? C’est-à-dire, peut-être, dans une valeur-monde, du côté de ce qui vit, de ce qui rampe, qui coule, qui bruisse, au fond : en se débarrassant d’une représentation humaine ?

La tentative, ici, est celle d’une invention. Véronique Bergen signe dans Alphabets des loups un recueil qui fait parler – non pas « simplement » des loups – mais un devenir-loup, au sens deleuzien, au sens où la rencontre avec l’altérité est la condition du geste d’écriture. Il s’agit de quitter son territoire, d’avancer hors des sentiers battus, et de se reterritorialiser en s’inventant chat, oiseau, loup. On assiste alors un devenir-loup avec une langue qui alphabétise dévastations et extinctions, la mort sifflant en rase-motte dès l’ouverture du recueil : Continuer la lecture

L’œuvre au noir de Corinne Hoex

Corinne HOEX, Leçons de ténèbres, Le Cormier, 2017, 67 p., 16 €, ISBN : 9782875980113

Dans Leçons de ténèbres, Corinne Hoex s’inspire de l’œuvre de Gesualdo (1566-1613) et de la « légende noire » [1] qui caractérise sa vie. À travers cinq mouvements, en de courts poèmes, elle décrit le musicien mais aussi la condition humaine en général et l’artiste moderne en particulier : comme un leitmotiv  y revient  en effet un substantif : « solitude ».  Continuer la lecture

Où l’on se frotte avec plaisir à l’art subtil de faire des listes

Un coup de cœur du Carnet

Timotéo SERGOÏ, Les cages thoraciques, Le Cormier, 2016, 64 p.

À chaque seconde, il y a un fou qui naît, à chaque seconde, il y a un sage qui meurt. (1, 2, 3 secondes.) À chaque seconde, deux animaux s’embrassent, à chaque seconde, les adultes s’en moquent. (1, 2, 3 secondes.) À chaque seconde, un cosmonaute rit, à chaque seconde, un scaphandrier pleure et plonge dans ses larmes. (1-2-3) (…) À chaque seconde, un couple se déchire, à chaque seconde, tu ne me manques pas. (1-2-3) Que tes éclats de rire. (4-5-6) Et tes mains dans le noir. (7-8-9) Et ta bouche, quelquefois. (10-11-12) Je t’attends sous l’horloge.

sergoiTimotéo Sergoï ? Déjà entendu parler ? Non ? Moi, j’imagine ceci : Timotéo Sergoï voyage, va partout dans le monde, à Melbourne, Sydney, Moscou, y montre ses marionnettes, y vit sa vie d’homme de théâtre, se frotte à la vie comme elle va, à la rude, dans les grandes cités, écrit entre deux avions, entre deux cafés, mais, a priori, pas directement à propos de ce qu’il aura vu, entendu, côtoyé, et pas directement à propos de ses misères, états d’âme personnels. Timotéo Sergoï serait, a priori, plutôt du genre à ne mettre en avant, dans ses poèmes, ni ses tourments, ni ses humeurs, ni ses rencontres. C’est que Timotéo Sergoï serait plutôt du genre à aimer la facétie, les mécaniques poétiques, les poèmes qui s’écrivent « tout seuls », je veux dire : les poèmes qui seraient comme des pièges à rêves, qui une fois lancés donnent l’impression de ne jamais s’arrêter, tant ils débordent de joie et de plaisir, tant leur auteur laisse la part belle à la langue elle-même, au plaisir qu’il y a à enchaîner mot sur mot, phrase sur phrase. Continuer la lecture