Archives par étiquette : Le Cormier

« Les sens au carré »

Jacques RICHARD, Sur rien mes lèvres, Cormier, 2021, 51 p., 14 €, ISBN : 978-2-87598-029-8

« De l’image à la voix le chemin peut être bref, si les sens répondent. La rétine communique avec le tympan et parle à l’oreille de celui qui regarde ; et pour celui qui écrit la parole écrite est sonore : il l’entend auparavant dans sa tête. »
Antonio Tabucchi, Récits avec figures

richard sur rien mes levresDécouvrir, parallèlement à la lecture du dernier recueil de Jacques Richard, Sur rien mes lèvres, cette phrase d’Antonio Tabucchi extraite de son dernier livre n’est pas une coïncidence. Il n’y a d’ailleurs pas de coïncidence en littérature dès lors que l’on sait, lecteurs curieux que nous sommes, que les livres subtilement, « maïeutiquement », s’appellent, se répondent et s’engendrent. Pour le poète,  musicien et peintre qu’il est aussi, le décor s’affiche sur le théâtre des sens qui sont le point de départ du questionnement, de la réflexion de l’artiste. Continuer la lecture

Le réel par éclaboussures

Serge MEURANT, Empreintes, Cormier, 2021, 15 €, ISBN : 978-2-875-98028-1

meurant empreintesAvec Empreintes, Serge Meurant se signale une nouvelle fois par une poésie ayant la générosité d’être choisie. Le Cormier publie une poignée de textes simples et brefs, sortes de comptes rendus, entre manifestations du réel et projections métaphysiques.

Le dernier livre de Serge Meurant semble à juste titre vouloir porter le moins d’empreintes possible. Ce grand format de vingt-trois centimètres se distingue par son dépouillement : la traditionnelle couverture blanche du Cormier, sur laquelle nous trouvons les indications minimales (auteur, titre, éditeur, prix, ISBN et code-barres). Entre ces éléments, de grands espaces vierges informent sur un sens de l’économie que le reste du livre ne démentira pas. Continuer la lecture

Jouissance du jeu

Un coup de cœur du Carnet

Véronique BERGEN, Ludisme précédé de Gainsbourg et Bambou, Cormier, 2021, 114 p., 16 €, ISBN : 978-2-87598-027-4

bergen ludisme precede de gainsbourg et bambou« Je déclare que pour qu’un livre soit, il y faut les levants, les nuits, le choc des fers, les plaines et les vents, les siècles – et la mer qui joint et sépare. »

Explorant d’autres registres d’écriture que dans ses derniers opus (Ulrike Meinhof, Icône H., Portier de nuit), chantant le tandem Gainsbourg et Bambou et libérant, dans Ludisme, des sensations à partir de contraintes formelles qui paradoxalement désentravent la langue, Véronique Bergen ouvre dans ce recueil le matériau de l’écriture et de la pensée à partir d’autres énergies. Celles-ci sont en premier lieu vibratoires, physiques, situées sur un spectre riche en intensités diverses. Continuer la lecture

Le mistral souffle encore à Uzès

Corinne HOEX, Uzès ou nulle part, Cormier, 2020, 84 p., 17 €, ISBN : 9782875980236

hoex uzes ou nulle partExiste-t-elle vraiment cette ville d’Uzès ? Sans doute est-ce une destination prisée pour les amoureux du Sud de la France mais pour d’autres, le nom même de cette commune résonne comme un leurre, une hypothèse. Pour Corinne Hoex, la ville n’a pas de consistance même si paradoxalement elle n’en finit pas de bruire, de renvoyer l’écho d’une déception. Le titre de son dernier recueil en témoigne, Uzès ou nulle part. Une ville comme gommée de la carte, une ville-fantôme. Continuer la lecture

Luc Dellisse, homme libre, toujours…

Luc DELLISSE, Le cercle des îles, Cormier, 2020, 108 p., 18 €, ISBN : 9782875980243

luc dellisse le cercle des ilesUn double mouvement, systole-diastole, semble bercer toute l’œuvre de Luc Dellisse. Sans la contraindre à une programmation rigide, l’auteur lui infléchit – consciemment ou non ? – une rythmique plus proche du pneuma que de la dunamis… Publier donc un essai, puis un recueil de nouvelles, un essai encore, puis un recueil de poèmes, témoigne à la fois d’un vitalisme pulsatile, profond, ainsi que d’une cohérence insoumise à tout, si ce n’est à l’impératif de liberté grande. Continuer la lecture

De la lisibilité du silence

Elodie SIMON, De hautes erres, Cormier, 2019, 90 p., 15 €, ISBN : 978-2-87598-019-9

Passé un premier et tendre toucher du papier, choisi beau, crème, épais, c’est la mise en page qui saute aux yeux. En effeuillant le livre qui évente légèrement, beaucoup d’espace vierge s’impose autour, entre, en marges, en creux, disséminé irrégulièrement tout du long du livre. C’est autant d’oxygène offert à la pupille, donc à l’esprit, voire à l’âme. Continuer la lecture

Trois saignées

Un coup de cœur du Carnet

Harry SZPILMANN, Approches de la lumière, Taillis pré, 2019, 18 €, ISBN : 978-2-87450-155-5 ; Genèses et Magmas I, Cormier, 2019, 18 €, ISBN : 978-2-87598-020-5 ; Genèses et Magmas II, Cormier, 2019, 14 €, ISBN : 978-2-87598-021-2

« C’est mal connaître la poésie que de la taxer d’inutile. La poésie, par excellence, sert à localiser la Terre. » (GM II, p. 9)

Trois recueils sortis de presse simultanément, une rencontre du troisième type : Harry Spzilmann délivre ses Approches de la lumière (Le Taillis Pré) et deux volumes de Genèses et Magmas (Le Cormier), pour le plus grand bonheur des aficionados de la poésie szpilmannienne comme pour ceux qui la découvriront. Continuer la lecture

Un chapelet coloré d’instants

Soline DE LAVELEYE, Brindilles, Cormier, 2019, 14 €, ISBN : 978-2-87598-018-2

Au fond, je n’écris pas.
Je balance entre l’oubli et le désir
de vivre. 

Dans Brindilles, les jours s’égrènent en un chapelet d’instants. À l’écoute des bruits du monde, des oiseaux ou des souvenirs qui habillent les heures, Soline de Laveleye, auteure des ouvrages La chambre (Tétras Lyre, 2011), La grimeuse (M.E.O., 2013), Les phrases de la mâcheuse (Maelström, 2014) et remarquée par l’AEB qui lui a décerné le Prix Hubert Krains en 2017, délivre son recueil Brindilles, aux Éditions Le Cormier. Continuer la lecture

67, année poétique

Luc DELLISSE, Cases départ, Cormier, 2018, 90 p., 16 €, ISBN : 978-2-87598-014-4

Luc Dellisse, Cases départL’enfance n’est pas qu’une période de notre existence. Elle constitue surtout cette inépuisable réserve d’impressions rétiniennes, olfactives, tactiles et sensorielles, bref sensuelles au sens le plus ample du terme, qui fondent notre mémoire et notre vision du monde. Pour les poètes, revenir à cet âge, sinon d’or, du moins brut et pur, ne consiste pas uniquement à se livrer à un exercice de nostalgie intégrale. C’est qu’alors le langage et les émotions faisaient corps, faisaient un seul corps ; mettre des mots sur les troubles et les émois, les douleurs et les plaisirs s’avère dès lors bien plus complexe que le geste banal, nostalgique, de feuilleter l’album aux souvenirs, où les images sont figées. Les parfums, les couleurs, les sons, les gestes, font par contre en permanence partie de notre vie telle qu’elle se déroule et passe. Continuer la lecture

Autant en emporte le sang

Un coup de cœur du Carnet

Véronique BERGEN, Alphabets des loups, Le Cormier, 2018, ISBN : 978-2875980120

Quel langage trouver pour dire ce qui tue? Quels mots poser sur le massacre ? Comment, déjà, parvenir à l’appréhender, la destruction du monde, dans toutes ses dimensions ? C’est-à-dire, peut-être, dans une valeur-monde, du côté de ce qui vit, de ce qui rampe, qui coule, qui bruisse, au fond : en se débarrassant d’une représentation humaine ?

La tentative, ici, est celle d’une invention. Véronique Bergen signe dans Alphabets des loups un recueil qui fait parler – non pas « simplement » des loups – mais un devenir-loup, au sens deleuzien, au sens où la rencontre avec l’altérité est la condition du geste d’écriture. Il s’agit de quitter son territoire, d’avancer hors des sentiers battus, et de se reterritorialiser en s’inventant chat, oiseau, loup. On assiste alors un devenir-loup avec une langue qui alphabétise dévastations et extinctions, la mort sifflant en rase-motte dès l’ouverture du recueil : Continuer la lecture

L’œuvre au noir de Corinne Hoex

Corinne HOEX, Leçons de ténèbres, Le Cormier, 2017, 67 p., 16 €, ISBN : 9782875980113

Dans Leçons de ténèbres, Corinne Hoex s’inspire de l’œuvre de Gesualdo (1566-1613) et de la « légende noire » [1] qui caractérise sa vie. À travers cinq mouvements, en de courts poèmes, elle décrit le musicien mais aussi la condition humaine en général et l’artiste moderne en particulier : comme un leitmotiv  y revient  en effet un substantif : « solitude ».  Continuer la lecture

Où l’on se frotte avec plaisir à l’art subtil de faire des listes

Un coup de cœur du Carnet

Timotéo SERGOÏ, Les cages thoraciques, Le Cormier, 2016, 64 p.

À chaque seconde, il y a un fou qui naît, à chaque seconde, il y a un sage qui meurt. (1, 2, 3 secondes.) À chaque seconde, deux animaux s’embrassent, à chaque seconde, les adultes s’en moquent. (1, 2, 3 secondes.) À chaque seconde, un cosmonaute rit, à chaque seconde, un scaphandrier pleure et plonge dans ses larmes. (1-2-3) (…) À chaque seconde, un couple se déchire, à chaque seconde, tu ne me manques pas. (1-2-3) Que tes éclats de rire. (4-5-6) Et tes mains dans le noir. (7-8-9) Et ta bouche, quelquefois. (10-11-12) Je t’attends sous l’horloge.

sergoiTimotéo Sergoï ? Déjà entendu parler ? Non ? Moi, j’imagine ceci : Timotéo Sergoï voyage, va partout dans le monde, à Melbourne, Sydney, Moscou, y montre ses marionnettes, y vit sa vie d’homme de théâtre, se frotte à la vie comme elle va, à la rude, dans les grandes cités, écrit entre deux avions, entre deux cafés, mais, a priori, pas directement à propos de ce qu’il aura vu, entendu, côtoyé, et pas directement à propos de ses misères, états d’âme personnels. Timotéo Sergoï serait, a priori, plutôt du genre à ne mettre en avant, dans ses poèmes, ni ses tourments, ni ses humeurs, ni ses rencontres. C’est que Timotéo Sergoï serait plutôt du genre à aimer la facétie, les mécaniques poétiques, les poèmes qui s’écrivent « tout seuls », je veux dire : les poèmes qui seraient comme des pièges à rêves, qui une fois lancés donnent l’impression de ne jamais s’arrêter, tant ils débordent de joie et de plaisir, tant leur auteur laisse la part belle à la langue elle-même, au plaisir qu’il y a à enchaîner mot sur mot, phrase sur phrase. Continuer la lecture

Entre ombre et lumière

Sacha ORFF, La nuit réclame une issue, Bruxelles, Le Cormier, 2015, 79 p.

lanuitreclameLa jeune dessinatrice Sacha Orff a choisi d’intituler son premier livre La nuit réclame une issue. Un titre entre ombre et lumière. Entre attente et promesse.

Au fil des pages, on découvre, répartis en trois chapitres (Château hanté, Vaisseau fantôme, Maison mère), une suite de courts fragments poétiques, souvent énigmatiques, comme si, à l’instant de le dévoiler, ils retenaient l’aveu, et gardaient leur secret. Nous laissant libres de prolonger l’image, de deviner la pensée. Continuer la lecture

Corinne Hoex, poétesse inconditionnelle

Corinne HOEX, L’Été de la rainette, Le Cormier, 31 p., 10€

hoexLe conditionnel est-il un mode ou un temps ? Le débat, loin d’être clos entre grammairiens et linguistes, pourrait trouver une ébauche de solution chez les poètes, en l’occurrence ici chez une poétesse. En effet, dans la plaquette L’Été de la rainette, qu’elle publie à l’enseigne du Cormier, Corinne Hoex ouvre tous ses textes par un énigmatique « Ce serait… ». Par là, un processus très subtil se réamorce dans l’esprit du lecteur, qui consiste à situer la scène dans laquelle il refait à chaque fois irruption entre l’imaginaire hypothétique et l’imparfait du souvenir évanescent. Continuer la lecture

« L’art ne rend pas le visible, il rend visible »*

Rose-Marie FRANÇOIS, Trèfle incarnat, Le Cormier, 52 p., 2014

Dans ce recueil, Rose-Marie François propose l’exercice d’imagination suivant : écrire 40 poèmes de 17 vers à partir de peintures de Francis Bacon et de Paul Klee. On commence par Bacon et son tableau L’homme au chien. Elle écrit : « Surtout, loin de Magritte, / ne va pas te fondre au tableau. / Tiens le mauve à distance, / à l’horizon de l’oeuvre. / Il nous suffit de fixer la faille, / le peu d’humain / par où entre et sort l’empathie ». Continuer la lecture

Réflexions bucoliques

Philippe JONES, L’arbre en chemin, Le Cormier, 2015, 14 €

roberts jones l'arbre en cheminVient de paraître en octobre dernier, L’arbre en chemin, le dernier recueil de Philippe Jones aux éditions Le Cormier. Comme de coutume, l’ouvrage est de belle facture et édité dans un format atypique (16,5 sur 21 cm). Aucune fantaisie particulière : les éléments paratextuels restent peu nombreux et reconnaissables au premier coup d’œil. Cette épuration permet dès lors à la poésie de Philippe Jones de s’exprimer pleinement. Continuer la lecture