Sugar Baby Love !

Agnès DUMONT et Patrick DUPUIS, Une mort pas très catholique, Weyrich, coll. « Noir cor­beau », 2020, 188 p., 17 €, ISBN : 978–2‑87489–603‑3

L’intrigue

dumont-dupuis une mort pas tres catholiqueRoger Sta­quet, polici­er à la retraite, arrondit ses fins de mois en gérant un immeu­ble. Une odeur sus­pecte attire son atten­tion. Ser­ruri­er, ouver­ture d’appartement, décou­verte d’un cadavre alité :

Indi­vidu d’une cinquan­taine d’années, cor­pu­lence moyenne, chevelure poivre et sel, début de calvi­tie. 

Un jeune polici­er en activ­ité, Paul Ben Mimoun, débar­que sur les lieux, le courant passe, les deux hommes échangent leurs impres­sions. Au pre­mier coup d’œil, l’homme est mort naturelle­ment durant son som­meil dans un espace privé fer­mé à clé. Le com­mis­saire-adjoint compte class­er le dossier sans suite. Mais beau­coup d’affaires poli­cières se jouent sur un fifre­lin. Roger et Paul éprou­vent l’ombre d’un doute, la sym­pa­thie les pousse à se revoir, à jouer ensem­ble. Dans un rap­port père/fils ou Mentor/Télémaque :

Pourquoi avait-il pro­posé cette ren­con­tre au jeune polici­er ? (…) Envie de goûter à nou­veau aux joies du méti­er ? Désir d’aider un jeune type en début de car­rière ?  Ou volon­té de se prou­ver qu’il n’était pas encore totale­ment rouil­lé, peut-être. 

Tout est trop net. Corps au-dessus de la cou­ette alors qu’il fai­sait 12°, bras le long du corps, etc. Roger et Paul sont intrigués par une seringue, des menottes, un cor­net de télé­phone non rac­croché. Puis par l’absence de con­tacts dans l’agenda du dis­paru.

Les deux hommes, soli­taires (Sylvie vient de quit­ter Paul, Roger ne se remet pas du décès d’Adeline), dis­posent de temps libre, l’un vu son statut, l’autre de par un con­gé de trois jours. Le compte à rebours est enclenché. Ce délai peut-il suf­fire pour réus­sir une con­tre-enquête non offi­cielle (et peu catholique), per­suad­er le com­mis­saire-adjoint de faire pra­ti­quer une autop­sie ?

Les suspects

Le doc­teur Bauwens, un voisin, affiche des pho­tos géantes de sa jeune nièce (nièce ?) sur les murs de son apparte­ment. Or Pio Alessan­dri, le décédé, divor­cé, négo­ciant en tex­tile, patron de cinq mag­a­sins à Brux­elles, avait une répu­ta­tion de don Juan, une prédilec­tion pour les très jeunes femmes.

Un incon­nu, Stéphane Brunon, s’introduit sur les lieux du crime pour récupér­er une compt­abil­ité en noir. Roger le sur­prend et le ménage en s’informant : Brunon et Pio étaient asso­ciés dans une affaire d’import-export de faux polos Lacoste. La main de la mafia se fau­file, appuyée par un coup de fil en ital­ien. Mais la Pieu­vre affiche ses meurtres et ne tue pas pour si peu. A pri­ori.

Karine Ver­meulen apprend le décès de son ex-mari avec un soulage­ment peu dis­simulé. Et la jolie femme de 41 ans de s’épancher auprès d’un Paul trou­blé : Pio l’a claque­murée dans un enfer de cinq années, jusqu’à vouloir la pré­cip­iter dans un lit pour aug­menter le béné­fice d’une trans­ac­tion.

Clarisse Dubois, une étu­di­ante en jour­nal­isme, fig­ure dix-huit fois dans les derniers appels enreg­istrés dans le mobile de Pio. Or cette « jolie blonde en salopette », au-delà d’émouvoir Paul elle aus­si, est très engagée : pro­tec­tion des sans papi­er, mas­ter sur le réseau sug­ar babies, qui con­necte hommes rich­es et étu­di­antes dans le besoin. Très engagée, soit, mais jusqu’où ?

Ne déflorons pas le sus­pense, arcbouté à une anom­alie :

Il est curieux que quelqu’un ait, d’une part, agi comme un pro­fes­sion­nel et, d’autre part, comme un ama­teur mal­adroit. 

La façon

Dans ce six­ième opus de la col­lec­tion poli­cière belge Noir Cor­beau, Patrick Dupuis et Agnès Dumont ont tra­vail­lé à qua­tre mains. Le résul­tat ? Une struc­tura­tion éton­nante mais légitime : cinq chapitres pour cinq jours d’été, trois dévo­lus aux inves­ti­ga­tions entre la décou­verte du cadavre et l’épilogue. L’écriture est sobre, flu­ide, agréable. Le réc­it démarre de manière moins flam­boy­ante que dans les romans des col­lègues Groff/Libens/Larouge mais il ne faib­lit jamais, l’intrigue est plaisante, délestée de toute pesan­teur (pas de digres­sion didac­tique, de longue descrip­tion voire de présen­ta­tion appro­fondie des per­son­nages), par­fumée d’une atmo­sphère douce-amère.

Quelques spécificités

Il y a de très bonnes scènes. Un véri­ta­ble thriller, vers la fin du réc­it : l’un des enquê­teurs, tel un Icare, frôle la vérité et l’abîme. De belles ren­con­tres aus­si, lors des inter­roga­toires.

L’essentiel réside dans la rela­tion Roger/Paul, le vieux polici­er brux­el­lois revenu de tout et le jeune métis (père maro­cain et mère belge) qui veut se prou­ver quelque chose.

Des élé­ments de la vie poli­cière sont insérés avec naturel : la két­a­mine a rem­placé le Rohyp­nol comme drogue du vio­leur ; les balles à blanc et leur fonc­tion­nement ; la riposte à adopter face à un homme armé ; les gestes sig­nifi­ants des sus­pects ; la tech­nique dite à la clé molle pour ouvrir et refer­mer une porte, etc.

Enfin, il y a une ode à la gloire de Lou­vain-la-Neuve, si agréable à vivre, à tout âge, avec son lac, sa cir­cu­la­tion auto­mo­bile en sous-sol et ses rues pié­tonnes, la présence mar­quée de la nature, la diver­sité des com­merces ou de l’offre cul­turelle.

On sort du livre avec une envie d’excursion, de balade. Avec arrêt au Coup de théâtre, sur la place de l’Université, là où nos deux Sher­lock auront refait le monde et l’enquête.

Philippe Remy-Wilkin