Hauts talons et mousse de lait

Sylvie GODEFROID, Les longs couloirs, Scalde, 2020, 237 p., 20 €, ISBN : 978–2‑930988–12‑2

Le para­doxe Sylvie Gode­froid !

Per­son­nal­ité en vue du micro­cosme, elle se dis­tingue par son écoute des autres (notam­ment des auteurs et autri­ces qu’elle cou­ve au sein de la Sabam), son calme et son dynamisme à l’anglo-saxonne, ini­tiant mille pro­jets et ren­con­tres.

Je t’ai trou­vé sous le cail­lou
Un dimanche sans étin­celles
Je tri­co­tais une den­telle
De soli­tude en satin doux. 

Comme autrice, elle ose la dis­tor­sion, l’air de ne pas y touch­er. Elle ose ! Dans un roman, évo­quer les arrière-pen­sées ou les pen­sées tout court, hos­tiles, nour­ries par une malade pour les bien-por­tants. Elle ose ! Évo­quer sa vie, ses amours, ses com­bats (con­tre le can­cer), ses inter­ro­ga­tions.

Tu es mon altérité
Un tapis de dif­férence
L’autre son de mes silences
Où mes cris peu­vent tomber.

Sylvie Gode­froid ose ! Être naturelle, spon­tanée, sincère, authen­tique. Tout en cul­ti­vant à l’oral comme à l’écrit, à chaque instant de sa vie, une langue recher­chée, sophis­tiquée, bâtie à coup de réin­ven­tions des mots, des images et des for­mules.

Je suis ta page blanche
Aux soleils d’un été
Ton roman à graver
Je suis ton avalanche. 

Il y a quelque chose d’Emma Peel, somme toute, l’héroïne mythique des Avengers/Chapeau mel­on et bottes de cuir, charme qua­si bucol­ique au pre­mier abord, castagne au sec­ond.

Je ne suis qu’un pot de taire
Qui s’affirme en poésie

Prenez le présent recueil de poésies, Les longs couloirs (un joli titre !) pub­lié chez Le Scalde édi­tions. Les ama­teurs du genre, en Bel­gique fran­coph­o­ne, se sont accou­tumés à le goûter dans des écrins tout en sobriété raf­finée, avec des édi­teurs comme Bleu d’Encre, Les Car­nets du Dessert de Lune, Le Coudri­er, etc. Or le pre­mier con­tact avec l’objet-livre est ici déca­pant. La cou­ver­ture offre un plan rap­proché des jambes de l’autrice, de ses pieds surtout : dénudés, en talons hauts et rouges, ils esquis­sent un mou­ve­ment, si pas un pied de nez (à nos con­formismes ?). Le rouge et le noir domi­nent, couleurs ô com­bi­en con­trastées et provo­cantes, éro­tisées, con­notées Eros et Thanatos. La qua­trième de cou­ver­ture, de même, livre un fil­igrane sen­suel, une main fémi­nine, spec­tac­u­laire­ment baguée et vernie, effleure une mousse de lait. Mais que dire des pages de garde, où Sylvie Gode­froid joue les vamps ?

Sur le fil de l’incertitude
J’orage en pen­sant à tes bras
À la dis­tance de tes draps
Aux toiles de ma soli­tude.

Les longs couloirs. On les emprun­tera en gri­maçant, en souri­ant ou en applaud­is­sant. Ou plus grave­ment, la larme à l’œil peut-être. Ou un pétille­ment de bulle de cham­pagne en ban­doulière autour du cœur. Selon les logi­ciels per­son­nels. Qu’importe ! Il y a dis­tor­sion, et l’art, pour rap­pel, doit fuir l’académisme, sur­pren­dre, inter­peller, inter­roger.

J’écris la soli­tude
En vers et en réc­its
Le cri des verts, des gris
Au front des habi­tudes.

L’art, aus­si, par un faux para­doxe, est affaire d’adéquation. Et la dis­tor­sion de l’écrin métapho­rise la dis­tor­sion : Sylvie Gode­froid, loin des grincheux et des cyniques du temps, ose. Elle ose l’amour, la poésie. À tout crin. Toutes voiles dehors. Sans fausse pudeur.

J’arpège la poésie
Aux pla­tanes des print­emps

Ne nous y trompons pas. Décidé­ment, l’objet-livre, ici, est très inven­tif et invite à une décou­verte en deux temps, il faut voir au-delà des apparences, pren­dre en compte l’extérieur (et le pre­mier con­tact, celui de la con­vivi­al­ité ou de la séduc­tion) et l’intérieur (le con­tact appro­fon­di, celui de l’intimité, de la con­fi­dence et du partage).

Ce n’est pas rien l’écriture. Écrire, ce n’est pas anodin. C’est livr­er mille batailles et délivr­er des secrets. C’est pleur­er des étoiles et découper des voiles. Mon­ter des pro­jets et démon­ter des cer­ti­tudes.

D’où le glisse­ment des pho­tos spec­tac­u­laires de Pauline Caplet à celles de Mélanie Patris, dans le corps du livre, en noir et blanc, d’un esthétisme feu­tré, sug­ges­tif, élé­gant.

Mise en abyme ?

Philippe Remy-Wilkin