« Réveille-toi, le monde brûle »

Urgence poé­tique, orchestrée par Lau­rence VIELLE et Corentin LAHOUSTE, Press­es uni­ver­si­taires de Lou­vain, 2020, 15 €, ISBN : 978–2‑87558–938‑5

urgence poetiqueIl y a urgence cli­ma­tique, urgence envi­ron­nemen­tale, urgence de jus­tice sociale et d’accueil. Et pour méta­mor­phoser nos êtres en péril, il y a aus­si URGENCE POÉTIQUE. 

La poésie échappe à toute ten­ta­tive de sai­sisse­ment. Elle se mod­ule au gré des approches qui ten­tent de la cir­con­scrire sans jamais l’enclore dans une déf­i­ni­tion uni­voque. C’est du moins le point de vue pro­posé par l’ouvrage Urgence poé­tique, pub­lié aux Press­es Uni­ver­si­taires de Lou­vain. Ce petit livre est un car­net d’atelier, « réal­isé dans une cer­taine urgence – adéquat en cela à son titre », qui est le fruit de la rési­dence de Lau­rence Vielle, assistée de Corentin Lahouste, à l’UCLouvain.

En quoi y a‑t-il seule­ment « urgence » ? En quoi l’urgence poé­tique ici affir­mée se dégage-t-elle de l’ambiance de notre société occi­den­tale, tou­jours affairée, tou­jours pressée, tou­jours sub­mergée ? Cet ouvrage invite à regarder là où nous ne sem­blons pas (ou plus assez) voir : il y a défini­tive­ment urgence à enray­er poé­tique­ment les mou­ve­ments de cat­a­stro­phes (sociales, envi­ron­nemen­tales, économiques, poli­tiques) qui pré­cip­i­tent notre époque dans un burn-out général­isé.

La voca­tion de ce petit livre est au moins triple. D’une part, comme l’expliquent Frédéric Blondeau et Ralph Dekon­inck dans l’avant-propos, il s’agit de soulign­er l’importance d’une col­lab­o­ra­tion entre art et sci­ence au sein même de l’Université, en organ­isant des rési­dences d’artistes. Ce qui appa­raî­trait comme un oxy­more (selon le préjugé encore tenace à l’égard du milieu uni­ver­si­taire, soi-dis­ant austère, con­ser­va­teur ou éloigné de la créa­tion) est ici évincé : l’UCLouvain s’affirme en Bel­gique comme pio­nnière en la matière et est un véri­ta­ble « lab­o­ra­toire » où s’élaborent des répons­es tant artis­tiques que sci­en­tifiques aux défis de notre temps.

Une for­mule chi­as­ma­tique résume l’esprit de ce car­net d’ateliers : Faire de la présence de la parole & de la parole de la présence. 

La sec­onde voca­tion de cet ouvrage est de ren­dre compte de la diver­sité des voix poé­tiques qui exis­tent et de met­tre l’accent sur sa dimen­sion col­lec­tive et chorale, « pour ouvrir le chant des pos­si­bles… ». « Urgence poé­tique » : un titre au sin­guli­er pour des voix plurielles. Organ­isés autour d’un thème par­ti­c­uli­er (le voy­age, le temps,…) ou de péré­gri­na­tions dans les rues de Lou­vain-la-Neuve jusqu’au Musée L, les textes ici recueil­lis font la part belle à cha­cune des per­son­nes et des sen­si­bil­ités qui ont pris part aux ate­liers. Le tout est enrichi de nom­breuses cita­tions de poètes « recon­nus » et de col­lages mer­veilleuse­ment mis en page par Camille Nicolle.

Urgence de par­ler sim­ple­ment
Sur une place
Et au fur et à mesure les gens
Se rassem­blent autour de toi
Tu dirais à ta façon tout
Ce qui va, ce qui ne va pas
Tu serais sub­mergé
e
Et tu oses et tu dis et tu cries 

Enfin, ce car­net est l’image de la poé­tique de Lau­rence Vielle, qui a à cœur d’inscrire son tra­vail dans une dynamique par­ti­c­ulière : celle de recueil­lir en elle dif­férentes voix et d’y mêler la sienne, en favorisant la prise de parole et en se met­tant au dia­pa­son de toutes les vibra­tions du monde.

Dédié à Lawrence Fer­linghet­ti (à qui est emprun­té le titre de cette recen­sion), Urgence poé­tique est un petit livre sauvage, actant le suc­cès de la col­lab­o­ra­tion entre art et sci­ence à l’UCLouvain et pro­posant divers­es « con­signes poé­tiques » en cas d’étouffement dans ce monde trop empressé, pour s’arrêter et respir­er un instant.

Char­line Lam­bert