Olivier Deprez. Noise gravure et épilepsie du sémiotique

Olivier DEPREZ, Wrek not work, Bibliotheca Wittockiana et FRMK, 2020, 25 €, ISBN : 9782873060047

Paru à l’occasion de l’exposition que la Bibliotheca Wittockiana consacra au projet Wrek mené par Olivier Deprez, coédité par cette dernière et les éditions FRMK, le catalogue Wrek Not Work (en français et en néerlandais) délivre un voyage dans l’œuvre gravée d’un artiste qui place la co-création (avec Adolpho Avril, Jan Baetens…) au centre de ses recherches. Son introduction de la gravure sur bois dans le monde de la bande dessinée a révolutionné le neuvième art. Interrogeant les questions de la narration graphique, du statut de l’image, de la représentation, Olivier Deprez a, depuis sa magistrale adaptation du Château de Kafka (éditions FRMK) exploré le potentiel narratif des images dans un geste qui excède et déconstruit la frontière entre figuratif et abstraction. Les sortilèges de la littérature, la tour de Babel des livres de ce lecteur passionné mais aussi les images glanées sur la toile, dans les journaux, sous-tendent et nourrissent sa démarche.

Dans le champ de la bande dessinée, Olivier Deprez n’a pas seulement introduit la technique de la gravure — une technique jusque-là quasi étrangère à la BD ­—, mais il a bouleversé les registres du lisible et du visible, recherché leurs croisements, leurs hybridations. Influencé par le graveur Frans Masereel, ce pionnier du roman en images, par des dessinateurs comme Alex Barbier, Munoz et Sampayo, l’artiste crée une poétique visuelle en noir et blanc, en bichromie ou en trichromie qui désaxe les codes de la lecture. Cela vaut pour le cahier Wrek Les indigènes de l’abstraction (« Wrek », anagramme de « Werk », « travail », « œuvre ») qui, puisant dans la bande de données d’images disponibles sur la toile, réarticule des images soustraites à leur première inscription. La démarche se situe moins dans le prolongement du détournement d’images propre au situationnisme que dans l’affirmation d’une post-esthétique du cut-up. Peu importe que le lecteur reconnaisse ou non les sources, qu’il perçoive des images de Jackson Pollock : le résultat en aval brouille la généalogie. Si le récit vole en éclats, il revient par la bande, l’esprit rétablissant des enchaînements, des raccords narratifs.

Dans les deux autres cahiers qui composent le coffret, on trouve d’une part un long entretien avec Jan Baetens, une préface de Géraldine David, d’autre part le roman gravé à quatre mains (Olivier Deprez et Adolfo Avril) intitulé Construction et définition de la noise gravure, d’après Film de Samuel Beckett. La partition de ce roman répond à plusieurs choix : 1° celui de se baser sur le film expérimental écrit Beckett, réalisé par Alan Schneider en 1965, appelé Film, 2° de faire de la bichromie (orange pétant et vert foncé) l’équivalent du personnage beckettien, 3° de poser une noise gravure dans le sillage de la noise music. Dans Critique et clinique, Deleuze appréhende Film  sous l’angle du problème qu’il pose, à savoir celui de la perception, de la formule de Berkeley « esse est percipi », « être, c’est être perçu ». Incarné par Buster Keaton, le personnage de ce court-métrage tente de s’affranchir de cette équation, de se dérober au regard, de gagner le régime d’un devenir imperceptible. Par la répétition d’images, les griffures, les entailles qui déconstruisent l’unité du personnage, du décor, l’œuvre gravée de Deprez et d’Avril se construit autour des polarités du percevant et du perçu, de la quête d’une soustraction au regard. Comment échapper à l’ordre du rétinien qui constitue l’une des expressions de la perception et de l’auto-perception ? Les formes sont soumises à des striures, des hachures qui les malmènent ; l’orange grignote le champ du visible ; les visages sont balayés par des forces qui en érodent les traits.

Enté sur le film muet écrit par Beckett, le roman gravé livre un combat entre l’orange et le vert qui se superposent sur une même image. Un combat du vu et de l’invisible. Une épilepsie du sémiotique. Le drame du protagoniste beckettien se heurte à une révélation : on ne sort pas de la danse des regards, ceux d’autrui ou ceux qu’on porte sur soi ; on ne s’émancipe pas du scopique. Magnifique coffret, Wrek Not Work donne à voir le work in progress d’un artiste qui, co-fondateur du groupe FRMK, crée aussi des films (Après la mort, après la vie), des performances, des œuvres multimédia.

Véronique Bergen