Voyage en Bergenie

Véronique BERGEN, Bel­giques, Ker, coll. “Bel­giques”, 2020, 100 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87586–279‑2

Véronique Bergen Belgiques Ker« Bel­giques », l’excellente col­lec­tion de recueils de nou­velles des édi­tions Ker, s’enrichit cet automne de trois nou­veaux vol­umes. Véronique Bergen signe l’un d’eux. 

Livr­er un « por­trait en mosaïque », un « tableau impres­sion­niste » de la Bel­gique : tel est le cahi­er des charges de la col­lec­tion. En dix nou­velles qui déam­bu­lent de Saint-Ides­bald aux can­tons de l’Est et s’attardent surtout à Brux­elles – ville cap­i­tale dont les hauts-lieux ont nom les Marolles, l’hôtel Métro­pole ou le château de Water­mael-Boits­fort – Véronique Bergen esquisse les con­tours géo­graphiques de sa Bel­gique. Et la peu­ple de ses gloires nationales : des pein­tres (Bruegel, Stéphane Man­del­baum, Léon Spilli­aert ou James Ensor), des musi­ciens (Toots Thiele­mans, la pianiste Martha Arg­erich, instal­lée depuis longtemps à Brux­elles), des écrivains (Hugo Claus, Hen­ri Michaux ou Sophie Podol­s­ki), et Audrey Hep­burn qui, bien que née à Ixelles, se demande ce que dia­ble elle vient faire dans cette fic­tion.

À ces illus­tres per­son­nal­ités et à d’autres, fic­tives et/ou plus hum­bles, l’autrice cède la parole, célébrant par la voix de ses per­son­nages-nar­ra­teurs les lieux qu’ils aiment, dont ils con­nais­sent les moin­dres recoins et le passé tortueux. La nar­ra­trice de la nou­velle Les rêves de la lou­ve, du cygne et de l’étoile indique, lucide : « Dans mon Monop­oly men­tal, une case sur deux est une mai­son aban­don­née, les autres des ter­rains vagues ». Un con­stat qui s’applique aus­si bien au recueil tout entier, où l’évocation de la grandeur passée du château de Water­mael-Boits­fort souligne son délabre­ment actuel (Le château de Water­mael-Boits­fort), où une prom­e­nade dans les Marolles révèle les rav­ages de la gen­tri­fi­ca­tion (Le sourci­er des Marolles), et où une place brux­el­loise pais­i­ble a gom­mé toute trace de l’anarchiste ital­ien venu ten­ter d’assassiner Léopold II (L’a­n­ar­chiste et le roi).

La géo­gra­phie appelle l’histoire et les deux réu­nies invi­tent à un va-et-vient men­tal entre passé et présent. Le plus som­bre des deux pro­jette son ombre sur l’autre ; l’anarchiste déplore qu’« hier con­t­a­mine le présent »  (L’a­n­ar­chiste et le roi), tan­dis que le math­é­mati­cien se demande : « Que faire lorsque les pus­tules du présent gan­grè­nent le passé ? » (“Une forme, une mesure, un chiffre”).

Le recueil se clôt sur la note solaire, apaisée de La rue des pianistes, mais sa tonal­ité d’ensemble est surtout mar­quée par l’effondrement, la perte et la fragilité de toute chose : d’un coup de ser­pil­lière, la femme de ménage de l’hôtel Métro­pole peut effac­er les cal­culs savants des Albert Ein­stein, Marie Curie et autres émi­nents sci­en­tifiques réu­nis pour le cinquième Con­grès Solvay (Brux­elles, cap­i­tale quan­tique) ; pour un instant de mal­adresse, l’anarchiste qui se rêvait en libéra­teur de tout un peu­ple n’est plus qu’un raté (L’a­n­ar­chiste et le roi) ; des artistes morts depuis plusieurs années sont tirés du con­fort de l’Au-Delà pour expéri­menter en même temps que tous les Belges la rigueur du con­fine­ment imposé par le coro­n­avirus (La quar­an­taine) ; des quartiers pop­u­laires et vivants de Brux­elles sont détru­its et la pop­u­la­tion bigar­rée qui les ani­me dis­per­sée pour le con­fort des euro­crates qui ont réclamé la jonc­tion Nord-Midi (Le chat).

Car si le paysage est détéri­oré, si les lieux du passé per­dent leur éclat, c’est sou­vent en rai­son du règne du mer­can­til­isme, qui con­damne tout ce qui n’est pas rentable et exauce les désirs des puis­sants sans égard pour les rav­ages pro­duits sur les autres, ceux que le moule de la réus­site sociale n’a pas for­matés. Dans Voy­age en Mylénie (Le Bord de l’eau, 2012), Véronique Bergen écrivait sa fas­ci­na­tion pour Mylène Farmer, dont une chan­son proclame que « Les cabossés vous dérangent / Tous les fêlés sont des anges / Les opprimés vous déman­gent / Les mal-aimés, qui les venge ? ». Dans Bel­giques, l’écrivaine est tou­jours rac­cord avec la chanteuse :

Les nou­veaux bobos des Marolles n’veulent pas des Zoulous de la cour des mir­a­cles. Ils se sont implan­tés ici car ils sont venus chercher le pit­toresque sans la folie, la zwanze asep­tisée sans des orgies de gueuze. (Le sourci­er des Marolles)

À ces Zoulous enfouis dans les silences de l’Histoire, Véronique Bergen prête sa plume pas­sion­née. La con­vic­tion n’empêche toute­fois jamais le plaisir du verbe, qu’il passe par quelques mots rares – on a noté ici une gigan­tomachie, là un huisse­ment ou un nymp­holepte – ou le dérè­gle­ment ludique : « Des Évangiles que je désé­vangélise, que je rollingstonise pierre qui roule », « elle va les bal­ancer sir­ta­ki de bélougas fis­sa fis­sa ». La zwanze ?

Nau­si­caa Dewez

 

Une inter­view sur le blog L’ivresse des livres