Archives de catégorie : Rentrée littéraire

Invocations des esprits et pratiques démoniaques

Arnaud DE LA CROIX, Le pacte avec le diable. De saint Augustin à David Bowie, Racine, 2019, 144 p., 19,95 €, ISBN : 9782390251033

Philosophe, historien dont les essais interrogent les marges, les traits passés sous silence de l’Histoire (Les illuminati, Les templiers, La religion d’Hitler, Treize complots qui ont fait l’histoire, Himmler et le Graal), Arnaud de la Croix analyse dans Le pacte avec le diable la généalogie du motif d’un commerce avec les démons. Apparaissant dans l’œuvre de saint Augustin, l’idée du pacte diabolique se transforme dans ses attendus au fil des siècles, recouvrant diverses pratiques. Dans le chef de l’évêque d’Hippone, père de l’Église, auteur de La cité de Dieu, l’accusation d’entente avec le prince des ténèbres revêt un sens stratégique : à l’heure où, au 4e, 5e siècle, la chrétienté doit affermir ses bases et triompher des restes de paganisme, la condamnation des accointances avec les forces obscures vise à extirper les reliquats du polythéisme romain. Comment rendre compte de la présence du mal sur la terre ? Soit, Dieu est tout-puissant, mais dès lors responsable du mal, soit il est tout-bon, dès lors partiellement impuissant, le mal venant de l’homme. Pour Augustin, dotée d’un libre-arbitre, la créature peut pécher, s’adonner au mal dont l’une des formes se nomme magie, commerce avec les démons. Continuer la lecture

Le livre de l’intranquillité

Nicole MALINCONI, Poids plumes, gommes de Kikie Crêvecœur, Esperluète, 2019, 80 p., 15 €, ISBN : 9782359841121

Qu’allait écrire Nicole Malinconi, après avoir donné voix à Theresa Stangl, la veuve de Franz Stangl, ex-commandant du camp d’extermination de Treblinka (Un grand amour, 2015) et entrepris sa première fresque historique (De fer et de verre. La Maison du Peuple de Victor Horta, 2017) ? Où son écriture allait-elle la mener ? Elle qui n’œuvre jamais dans la compétition, le calcul, le bruit et la fureur du temps présent n’a pas surenchéri ; elle est revenue à nu, sans documentation, au départ ; elle a retrouvé son fidèle regard, l’a ouvert sur l’alentour, le pas très loin ; elle est retournée vers ces vies minuscules à qui elle a toujours accordé une place de choix dans ses livres, vers les plus minuscules des minuscules, ces/ses oiseaux qu’elle aime tant. Ces oiseaux qui s’avèrent, aussi, une épreuve pour son écriture. Continuer la lecture

Les mondes-oiseaux

Vinciane DESPRET, Habiter en oiseau, Postfaces de Stéphane Durand et de Baptiste Morizot, Actes Sud, coll. « Mondes sauvages. Pour une nouvelle alliance », 2019, 224 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-330-12673-5

Comment déterritorialiser les pratiques scientifiques, sortir de l’attention exclusive à l’universel pour s’ouvrir aux récits des individualités animales ? Comment tenter de penser en oiseau et non sur eux ? Dans Habiter en oiseau, Vinciane Despret, auteur d’une œuvre décisive qui décloture les savoirs et secoue leur anthropocentrisme (Quand le loup habitera avec l’agneau, Être bête, Penser comme un rat, Au bonheur des morts….) nous livre un voyage éthologique au pays des oiseaux. Au nombre des réquisits de sa démarche : une exploration de modes d’attention négligés par les scientifiques, un éloge de la lenteur, du « ralentir », un déplacement des questions que l’on pose aux animaux observés. Écouter les chants du merle, comprendre les mondes que les oiseaux construisent, leurs rapports au territoire implique de s’attacher à des « histoires de vie d’oiseaux individuels ». Continuer la lecture

Au plus près des arbres

Philippe FIÉVET, Le temps des arbres, Rouergue, 2019, 276 p., 22 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978-2-8126-1857-4

Mon temps à moi s’était arrêté pour emprunter celui des arbres. J’allais peut-être pouvoir un jour me dissoudre dans le rouge de leurs frondaisons. »

« …je ne regardais plus les arbres autour de moi de la même manière : je recherchais leur compagnie, je me projetais en eux, je les voyais de l’intérieur. »

Avec ferveur, Philippe Fiévet nous raconte son histoire d’amour avec les arbres, depuis son installation à la campagne, voici bientôt vingt ans. Continuer la lecture

Les ventes de la rentrée littéraire

Amélie Nothomb (Photo : Jean-Baptiste Mondino/Albin Michel)

Edistat publie un classement hebdomadaire des meilleures ventes de livres en France. Ce classement a la particularité de prendre en compte tous les livres : poche et grand format, fiction et non-fiction, livre scolaire etc. Le Top 200 de la semaine du 23 au 29 septembre vient de paraitre. Où l’on retrouve quelques auteurs belges. Continuer la lecture

Eugène Savitzkaya. Bisons et flèches de la poésie

Un coup de cœur du Carnet

Eugène SAVITZKAYA, Les couleurs de boucherie, Flammarion, coll. « Poésie », 2019, 224 p., 18 €, ISBN : 9782081461536

Lutin génial des Lettres belges, auteur de romans, de recueils poétiques qui font souffler un vent neuf sur les territoires du verbe (Mentir, Les morts sentent bon, Marin mon cœur, En vie, Fou trop poli, Fraudeur, Mongolie, plaine sale, Flânant…), Eugène Savitzskaya taille les mots comme un cueilleur, un oiseau afin de les ouvrir à la pâte des sensations. Livre fondateur paru en 1980 chez Christian Bourgois, Les couleurs de boucherie est réédité chez Flammarion (coll. « Poésie » d’Yves di Manno), précédé de l’envoûtant recueil poétique L’empire (L’atelier de l’agneau, 1976). Buissonnant la langue, ces deux textes la tordent vers l’organique, vers les pulsations de l’animal et du végétal. Faisant sauter tant que faire se peut la barrière entre mots et choses, Savitzkaya conte l’épopée des corps, des sueurs, des abominations et éblouissements de l’enfance. Cessant d’être un âge, l’enfance devient une catégorie de l’expérience. Continuer la lecture

Intensité scalpel

Un coup de cœur du Carnet

Maud JOIRET, Cobalt, Tétras Lyre, coll. « Lyre sans borne », 2019, 50 p.,12 €, ISBN : 978-2-930685-47-2

 « Je suis atomisée. »

Dans ce premier opus que signe Maud Joiret aux éditions Tétras Lyre, la poétesse ne croque pas la vie à pleines dents : elle y mord complètement, armée jusqu’aux dents. Jusqu’aux traces. Jusqu’à l’hématome. Dehors ça blesse, c’est étouffant et, sur la chair de l’âme, ça devient bleu. Dedans ça vit, ça étouffe et, dans les mains, ça devient cobalt. Continuer la lecture