La course à la vie

Geneviève CASTERMAN, Cours Lola, cours !, Esper­luète, 2020, 32 p., 16,50 €, ISBN : 9782359841305

Une fille aux cheveux rouges, débardeur clair et bas­kets, courant comme une dératée dans la cap­i­tale berli­noise afin de sauver son ami Man­ni. C’est cette image-culte que le titre Cours Lola, cours ! évoque à ceux d’« un temps que les moins de vingt ans ne peu­vent pas con­naître ». À présent, il réfèr­era égale­ment, dans l’esprit des plus jeunes cette fois, à un album jeunesse pub­lié chez Esper­luète édi­tions, celui de Geneviève Cast­er­man qui pré­cise elle-même que « le titre du livre n’a rien en com­mun avec le film éponyme que le prénom de son héroïne ».

La Lola de Cast­er­man, elle, est une brunette dont la frange sur le front accentue le petit air mali­cieux. Du haut de ses presque dix ans, elle ressent l’excitation typ­ique à l’approche de la ren­trée sco­laire et, avant le grand jour, il y a encore un week-end promet­teur : du soleil annon­cé, une balade au bord du lac avec les copines et l’achat de ces bas­kets tant désirées (enfin si sa poin­ture est tou­jours disponible). Mais les choses se passent rarement comme prévu : au cours de la journée, le léger crachin extérieur se trans­forme, de façon tout aus­si vio­lente qu’incompréhensible, en un orage intérieur. « À ce moment pré­cis, Lola a sen­ti qu’elle per­dait quelque chose qu’elle ne retrou­verait plus jamais. Elle ne l’a pas com­pris tout de suite mais elle l’a su et tout de suite elle a eu peur. Tout de suite elle a pleuré. »

Cela se passe sur la route, à 16 heures pile, sa mère au volant et son grand frère assoupi à ses côtés. Dans le rétro­viseur, Lola scrute les yeux de sa maman qui se fer­ment lour­de­ment puis se rou­vrent, entend les expli­ca­tions de son père, ressent le moteur qui ne vrom­bit plus. Et assiste, désem­parée, au départ de son père. Sans drame appar­ent, sa vie tout entière bas­cule, l’insouciance de l’enfance meurt. « Il paraît que les four­mis peu­vent porter jusqu’à huit fois leur poids. […] Mais à ce moment-là, Lola se demandait com­bi­en de kilos de cha­grin elle pour­rait porter sans tomber. »

À tra­vers des mots bleus et des illus­tra­tions dess­inées au cray­on gras et à peine rehaussées de quelques touch­es de couleurs pri­maires, Cast­er­man nous pro­pose d’adopter une vision du monde à hau­teur d’enfant, à hau­teur de Lola. Dans ses dessins rem­plis d’histoires et son texte ponc­tué d’ellipses, elle imprime un rythme, esquisse des man­ques, trace l’absence, met en relief et tem­po­ralise depuis Lola. Le lecteur emboîte le pas de l’héroïne, sportive et volon­taire, qui gagne en âge et en résilience, à mesure qu’elle court. Il fau­dra donc plusieurs paires de bas­kets, beau­coup de courage et une joie douce­ment regag­née pour qu’elle trace sa pro­pre route. C’est son chemin de dépasse­ment. Cours Lola, cours !

Samia Ham­ma­mi