Averell cherche le bonheur

Frank ANDRIAT, Les mardis d’Averell Dubois, Genèse, 2020, 230 p., 14,95 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 979–1‑0946896–81

andriat les mardis d'averelle duboisDu plus grave au plus folâtre, voire au bur­lesque, la tes­si­ture lit­téraire de Frank Andri­at s’épanouit à tous les niveaux avec une lib­erté de can­cre sur­doué, ce qui est bien enten­du la mar­que de tout bon pro­fesseur. De la fable poli­tique aux frasques de Bob Tar­touze en pas­sant par la péd­a­gogie et l’enseignement (son beau souci), la pédophilie, l’inceste, les biogra­phies, la psy­cholo­gie, les paraboles, les approches philosophiques etc., il s’ébroue à tra­vers une pro­fu­sion d’ouvrages qui frise la surabon­dance. Cette fois c’est dans la veine comi­co-philo­soph­ico-réal­iste qu’avec l’antihéros français Joe Dubois (dit Averell) né en 1965, il fait un bout de chemin chao­tique mais en principe promet­teur de bara­ka puisqu’il débute par une glis­sade de l’adolescent sur un copieux étron, glis­sade provo­quée par celui qui devien­dra son pire enne­mi : l’arrogant Bill Babeleer.

Cela se passe évidem­ment un mar­di, le jour de la semaine où toutes les guignes lui tombent dessus. Fils unique de par­ents mod­estes, mais « comme il faut », donc ennuyeux, et figés dans les tra­di­tions, donc celle du gig­ot domini­cal, son père laveur de vit­res s’est résigné à la dic­tature feu­trée de Joce­lyne, épouse et mère abu­sive, par ailleurs reine du saint-hon­oré au ray­on pâtis­serie d’Auchan… Et puis, en plus de ces gens-là, il y a Emma, la voi­sine dont les nibards sont beaux comme des soleils ou en tout cas comme deux énormes pastèques qu’Averell, dans tous ses états, mate depuis sa fenêtre. Vision qui représente pour l’heure l’idéal féminin aux yeux de celui qu’un bilan sco­laire cour­taud a pro­jeté chez Auchan comme pre­mier vendeur au ray­on chaus­sures et ce grâce au sac­ri­fice suprême con­sen­ti par Joce­lyne (et par pur amour mater­nel) à un petit chef de la grande boîte.

On n’en dira pas plus sur l’auto-éducation sen­ti­men­tale mou­ve­men­tée d’Averell et sur un par­cours dro­la­tique héroïsé avec con­stance par un hymne à la mar­que Peu­geot (les mythiques 204 et 206) dont Averell finit par être le vendeur vedette au grand cha­grin de son ami Karim qui, lui, ne jure que par la Lada Niva. Par­cours ryth­mé aus­si par les événe­ments mar­quants de l’actualité mon­di­ale qui témoignent sous la plume d’Andriat que la vie d’Averell relève de l’authenticité et s’inscrit bien dans le con­texte his­torique… D’ailleurs, c’est lors des atten­tats con­tre les tours jumelles de New-York que s’achève ce réc­it par ailleurs plus clé­ment envers celui qui a trou­vé enfin le bon­heur con­ju­gal. Le voilà aus­si – juste mais sévère retour des choses – délivré de l’insupportable Babeleer péri en rue sous les roues d’un Box­er Peu­geot après une glis­sade excré­men­tielle.

Mais comme sou­vent chez l’auteur, la veine comique ou la car­i­ca­ture sont aus­si les vecteurs d’une vision pos­i­tive de la vie qui s’exprime par petites touch­es. Comme cette cita­tion de Niet­zsche soudain rejail­lie chez Averell d’une phrase lue autre­fois, extraite de Ain­si par­lait Zarathous­tra, qu’il adresse à sa fille : « Il faut encore porter du chaos en soi pour pou­voir don­ner nais­sance à une étoile dansante » ou encore, ultime pro­pos du réc­it face aux images calami­teuses du drame new-yorkais : « Éteins la télévi­sion, s’il te plait. Quand la Terre pleure, il faut se détourn­er des ombres et se nour­rir de lumière ». Comme quoi un con­voi de fan­taisie légère peut en cacher un autre…

Ghis­lain Cot­ton