6 jours de la vie d’une famille

Un coup de cœur du Car­net

Emmanuelle DOURSON, Si les dieux incen­di­aient le monde, Gras­set, 2021, 248 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 9–782246-823643

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Alors que l’on dit les maisons d’édition moins enclines à pub­li­er des pre­miers romans en ces temps tour­men­tés, Emmanuelle Dour­son s’est frayé un chemin vers les tables des libraires. Son sin­guli­er Si les dieux incen­di­aient le monde parait chez Gras­set pour la ren­trée lit­téraire d’hiver.

Au cen­tre du roman, une famille brux­el­loise, avec ses ten­sions et ses non-dits. Et au cœur de cette famille : une absente, Albane, pianiste vir­tu­ose, qui a claqué la porte une quin­zaine d’années plus tôt, a quit­té l’Europe et n’a don­né depuis lors pour seul signe de vie qu’une carte postale annuelle et laconique. Entre les mem­bres de la famille demeurés en Bel­gique – les par­ents, la sœur, et les nièces qui n’ont pour­tant jamais con­nu leur tante – un frag­ile équili­bre s’est recréé sur la béance lais­sée par le départ. Mais cet équili­bre vole en éclats lorsque l’on apprend que la soliste foulera de nou­veau le sol européen pour un con­cert barcelon­ais auquel Jean, le père pour­tant impo­tent, décide de se ren­dre.  

Emmanuelle Dour­son a choisi de racon­ter ce bas­cule­ment en six journées qui for­ment les six par­ties du roman. Cha­cune embrasse le point de vue de l’un des pro­tag­o­nistes, tout en étant racon­tée par une nar­ra­trice unique dont le lecteur devine pro­gres­sive­ment l’identité. De chapitre en chapitre, c’est d’ailleurs l’ensemble des pièces qui pren­nent petit à petit leur place dans le grand puz­zle famil­ial. Et dessi­nent une image sub­tile, com­plexe, des rela­tions entre les par­ents et leurs filles, entre Albane et sa sœur, entre la nièce d’Albane et cette tante par­tie avant sa nais­sance…

Dosant avec vir­tu­osité le dévoile­ment des infor­ma­tions, la roman­cière insuf­fle à son réc­it une ten­sion con­stante, innervée par une dou­ble inter­ro­ga­tion : com­ment cette famille en est-elle arrivée là ? et com­ment se passeront les retrou­vailles à Barcelone ? Le mys­tère plane aus­si bien sur le passé que sur l’avenir des per­son­nages et tien­dra les lecteurs en haleine jusqu’aux dernières pages.  

Pas­sion­nant en lui-même, le réc­it plonge en out­re dans une atmo­sphère d’inquiétante étrangeté, avec le retour de motifs dis­crets : une cig­a­rette, une robe rouge, un lac jail­lis­sent dans les sou­venirs d’un per­son­nage et resur­gis­sent dans le réc­it d’un autre.  Cir­cu­lant d’un per­son­nage à l’autre, du passé au présent, ils créent d’é­tranges échos, des fils mys­térieux entre les des­tins des un.e.s et des autres.

Yvan avait braqué son objec­tif vers elle. Il voulait saisir en images le bour­don­nement, les ailes bril­lantes de la colonie ébauchant un essaim, les ouvrières sur­volant les tombes en quête d’un nid. La branche cueil­lant le vol de la reine. La vieille reine qui se bal­ançait nég­ligem­ment au-dessus d’une tombe d’enfant, c’était la nature amnésique pour­suiv­ant son œuvre et se mul­ti­pli­ant – car l’oubli por­tait des ailes et elles bat­taient au-dessus de la pierre –, la mort et le vivant entremêlés. L’objectif d’Yvan avait fixé les images de plus en plus vite dans le silence du crime enseveli.

His­toire d’une pianiste, Si les dieux incen­di­aient le monde est truf­fé de références artis­tiques et cul­turelles. Du poème de Jac­cot­tet qui donne son titre au roman à Nabokov, en pas­sant par l’Odyssée, Shake­speare, Vélasquez et la pho­togra­phie, cha­cune sug­gère une clé, un indice, une inter­pré­ta­tion sym­bol­ique. Et don­nera matière à penser aux lecteurs patients, que le roman d’Emmanuelle Dour­son ravi­ra à n’en point douter.

Nau­si­caa Dewez