6 jours de la vie d’une famille

Un coup de cœur du Carnet

Emmanuelle DOURSON, Si les dieux incendiaient le monde, Grasset, 2020, 248 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 9-782246-823643

dourson si les dieux incendiaient le monde

Alors que l’on dit les maisons d’édition moins enclines à publier des premiers romans en ces temps tourmentés, Emmanuelle Dourson s’est frayé un chemin vers les tables des libraires. Son singulier Si les dieux incendiaient le monde parait chez Grasset pour la rentrée littéraire d’hiver.

Au centre du roman, une famille bruxelloise, avec ses tensions et ses non-dits. Et au cœur de cette famille : une absente, Albane, pianiste virtuose, qui a claqué la porte une quinzaine d’années plus tôt, a quitté l’Europe et n’a donné depuis lors pour seul signe de vie qu’une carte postale annuelle et laconique. Entre les membres de la famille demeurés en Belgique – les parents, la sœur, et les nièces qui n’ont pourtant jamais connu leur tante – un fragile équilibre s’est recréé sur la béance laissée par le départ. Mais cet équilibre vole en éclats lorsque l’on apprend que la soliste foulera de nouveau le sol européen pour un concert barcelonais auquel Jean, le père pourtant impotent, décide de se rendre.  

Emmanuelle Dourson a choisi de raconter ce basculement en six journées qui forment les six parties du roman. Chacune embrasse le point de vue de l’un des protagonistes, tout en étant racontée par une narratrice unique dont le lecteur devine progressivement l’identité. De chapitre en chapitre, c’est d’ailleurs l’ensemble des pièces qui prennent petit à petit leur place dans le grand puzzle familial. Et dessinent une image subtile, complexe, des relations entre les parents et leurs filles, entre Albane et sa sœur, entre la nièce d’Albane et cette tante partie avant sa naissance…

Dosant avec virtuosité le dévoilement des informations, la romancière insuffle à son récit une tension constante, innervée par une double interrogation : comment cette famille en est-elle arrivée là ? et comment se passeront les retrouvailles à Barcelone ? Le mystère plane aussi bien sur le passé que sur l’avenir des personnages et tiendra les lecteurs en haleine jusqu’aux dernières pages.  

Passionnant en lui-même, le récit plonge en outre dans une atmosphère d’inquiétante étrangeté, avec le retour de motifs discrets : une cigarette, une robe rouge, un lac jaillissent dans les souvenirs d’un personnage et resurgissent dans le récit d’un autre.  Circulant d’un personnage à l’autre, du passé au présent, ils créent d’étranges échos, des fils mystérieux entre les destins des un.e.s et des autres.

Yvan avait braqué son objectif vers elle. Il voulait saisir en images le bourdonnement, les ailes brillantes de la colonie ébauchant un essaim, les ouvrières survolant les tombes en quête d’un nid. La branche cueillant le vol de la reine. La vieille reine qui se balançait négligemment au-dessus d’une tombe d’enfant, c’était la nature amnésique poursuivant son œuvre et se multipliant – car l’oubli portait des ailes et elles battaient au-dessus de la pierre –, la mort et le vivant entremêlés. L’objectif d’Yvan avait fixé les images de plus en plus vite dans le silence du crime enseveli.

Histoire d’une pianiste, Si les dieux incendiaient le monde est truffé de références artistiques et culturelles. Du poème de Jaccottet qui donne son titre au roman à Nabokov, en passant par l’Odyssée, Shakespeare, Vélasquez et la photographie, chacune suggère une clé, un indice, une interprétation symbolique. Et donnera matière à penser aux lecteurs patients, que le roman d’Emmanuelle Dourson ravira à n’en point douter.

Nausicaa Dewez