« Sur le petit vapeur, quelque part, au Norrland peut-être… »

Un coup de cœur du Car­net

Piet LINCKEN, Edith SÖDERGRAN (1892–1923), Å itinéraire sué­dois, Ate­lier de l’agneau, 2020, 104 p., 17 €, ISBN : 9782374280424

lincken A itinéraire suédoisDepuis longtemps je prévoy­ais un voy­age vers la Scan­di­navie. L’heure n’étant pas aux déplace­ments, j’ai dû réfrén­er mon élan vers le Nord, met­tre cette des­ti­na­tion au frais dans l’attente de jours meilleurs. Mais c’était sans compter le dernier livre de Piet Linck­en ravi­vant le désir, Å itinéraire sué­dois édité dans la col­lec­tion bilingue de l’Atelier de l’agneau. Artiste poly­mor­phe (musi­cien, pho­tographe, poète, com­pos­i­teur) et tra­duc­teur du sué­dois, l’auteur nous embar­que vers les con­fins de la Suède et de la Fin­lande où il vit régulière­ment. Ver­sion aug­men­tée d’un texte paru précédem­ment, le livre procède par à‑coups, tels les soubre­sauts du moteur de la voiture qui pousse Linck­en sur l’autoroute E6 vers Göte­borg et plus loin encore vers le Nord.

/ Autoroute E6 tu ser­res la bouteille de rouge con­tre toi ton ven­tre tu regardes dans le vide ta bouteille de rouge sur les genoux tu me regardes tu me dis ‘lite mera vin ?’ je dis oui la bouteille passe de ta bouche à ma bouche je bois l’eau rouge qui descend en moi l’eau rouge avec ta douce salive je bois… 

D’emblée la rage de cette couleur pour­pre qui ryth­mera le voy­age de Piet, petit poucet semant dans son sil­lage des copeaux d’arbustes, des tach­es rouge-sang sur le blanc de la neige. Le rouge de la flamme, l’incarnat des lèvres de la femme qui accom­pa­gne le voyageur. Ici, Edith Söder­gran, poétesse fin­landaise de langue sué­doise née à Saint-Péters­bourg en 1892 et dont les poèmes nou­velle­ment traduits par l’auteur sont autant d’étapes de l’itinéraire. Un itinéraire spa­tial et intérieur puisqu’il s’aventure sur les traces de cette femme au des­tin trag­ique, morte de tuber­cu­lose à 31 ans et dont l’œuvre-météore, mal con­nue chez nous, frémit d’une « brûlante illu­sion ».

J’existe rouge. Je suis mon sang.
Je n’ai pas renié Eros.
Mes lèvres rouges brû­lent sur tes froides dalles sac­ri­fi­cielles.
Je te con­nais, Eros –
tu n’es ni homme ni femme, tu es la force,… 

Conçu comme un car­net de route, un scrap­book scan­dé par les poèmes de Söder­gran, le recueil mul­ti­plie les entrées. Aux nota­tions géo­graphiques pré­cis­es (les men­tions de lat­i­tude et de lon­gi­tude for­mant à elles seules un poème dans le poème) se gref­fent des frag­ments de poèmes en prose, les éclats de sta­tions relais, des bribes de prose, des notes his­toriques qui bruis­sent de la sonorité de la langue sué­doise ou fin­landaise. Ce qui relie le tout ? Le dia­logue in absen­tia com­plice, presque sen­suel avec Edith comme ici quand l’auteur inter­ag­it avec un  poème de 1916,  Le jour se refroid­it.

Pourquoi ne dés­espères-tu pas ?
Ton ven­tre sourd
la ter­ri­ble sub­sis­tance, ton
mugisse­ment d’animal, te
tire vers la faim, vaste ennui
des rues rieuses […]

Vis­age muet je me laisse
enivr­er,
mus­cat pour eux
cer­taine­ment la salive,
sois l’ombre de ma bouche
sous leur langue […]

Le jour se refroid­it… (Dagen sval­nar…)

II
Tu jetas ta rose rouge de l’amour
dans mon sein blanc –
je retiens dans mes mains brûlantes
ta rose rouge de l’amour qui fane si vite… 

L’aspect volon­taire­ment frag­men­té du réc­it est encore accen­tué par l’organisation spa­tiale du recueil, par l’usage sub­til de la page. Out­re les pho­tos-témoins pris­es par l’auteur, les cartes topographiques, il y a cette recherche graphique, par­ti­tion sérielle, dont ren­dent compte la ponc­tu­a­tion sin­gulière, les jeux typographiques, l’alternance dosée entre l’italique et les soulignés, les alinéas, des décalages ou encore les notes de bas de page. Enfin, une péré­gri­na­tion aus­si sin­ueuse que l’élément liq­uide qui irrigue l’ensemble du texte. Le corps du texte se faisant dès lors lui-même l’écho de l’enveloppe cor­porelle plongée dans l’immensité de ce périple. Ven­tre pal­pi­tant au son du sang pul­sant, tapant dans les veines. Paysage intérieur répon­dant à ceux qua­si immac­ulés se fon­dant dans l’amniote d’une fontaine entre­vue dans une ville tra­ver­sée en coup de vent, d’un ru sond­able à gué, d’une mer glacée qui mord les doigts, de salives échangées ou tout sim­ple­ment d’une riv­ière, d’un fleuve comme les désigne en sué­dois la let­tre. La musique d’une let­tre qui suf­fit à don­ner l’impulsion au corps !

Rien ne me plaît plus que d’aller courir le long du fleuve, ou encore de me sen­tir trans­fig­uré par une musique qui viendrait de la pro­fondeur du ven­tre, ces musiques de gar­gouille­ment et de gémisse­ment qu’on entend par­fois le long des routes désertes. Oui, cette musique, comme un va-et-vient de corps, ces seins gon­flés, cette sen­su­al­ité d’un autre âge, et ce noir-regard, ce vert-regard (qui s’entrouvre sur une mer com­plète­ment indif­férente), et l’impossibilité là-dessus de con­cevoir ma mort.

Si d’aventure pour moi se con­cré­tise le voy­age vers le Nord ; si, un jour, il m’est don­né de longer la riv­ière Torne, alors, sur le vapeur qui m’emmènera, je n’emporterai qu’un seul livre et ce sera celui-ci ! Tack Mon­sieur Linck­en !

Rony Demae­se­neer