Quand commence notre histoire ?

Christophe PIROTTE, La deux­ième à droite, et droit devant jusqu’au matin !, Une heure en été, 2021, 316 p., 19 € / ePub : 8.99 €, ISBN : 978–2‑490636–13‑6

pirotte la deuxieme a droite et droit devant jusqu au matinL’histoire com­mence le 3 octo­bre 2017 à Paris. Gabriel Brown, présen­ta­teur-vedette du jour­nal de 20h sur la chaine de télé TV08 perd le con­trôle de son véhicule. Immé­di­ate­ment après ce choc, nous voilà propul­sés le 17 juil­let 1999 à Biar­ritz avec l’évocation d’une souf­france extrême : « je ne sur­vivrais pas à cette nuit : j’avais trop mal (…) J’allais devenir fou. (…) Ma vie n’avait plus aucun sens ».

Mais alors, quand com­mence cette his­toire ?

Si on ne peut vous le révéler sans déflo­r­er l’intrigue, on peut vous dire que ce réc­it repose tout entier sur des allées et venues entre ces deux tem­po­ral­ités. Et Gabriel Brown en guise de trait d’union.  

Dans le présent, on suit le jeune homme de trente-sept ans au som­met de sa car­rière et tout proche de réalis­er son rêve de devenir jour­nal­iste d’investigation. Gabriel Brown qui se retrou­ve propul­sé aux devants de la scène médi­a­tique avec un arti­cle-peo­ple pub­lié dans Star­mag. On s’attache à lui d’autant qu’on cherche à com­pren­dre ce qui l’a poussé, ce 3 octo­bre, à fon­cer à toute berzingue sur le pont de l’Alma. La soif de relever de nou­veaux défis ? La peur d’assumer le désir d’enfant de son épouse Sam ? À moins qu’il ne s’agisse d’autre chose ?

Dans le passé. On suit Gabriel à 19 ans par le biais de flash-backs qui nous per­me­t­tent de com­pren­dre en quoi cette année 1999 est charnière pour l’homme en devenir.

1999, année du décès de son grand-père, ce mon­stre sacré du jour­nal­isme à qui il a tant envie de ressem­bler.

1999, l’année des débuts de Gabriel en tant que jour­nal­iste. L’année de sa ren­con­tre avec Sami, dev­enue son épouse entre temps. L’année de sa ren­con­tre avec Jo.

Jo qui l’obsède tant.

En con­stru­isant La deux­ième à droite, et droit devant jusqu’au matin ! sur un compte à rebours, Christophe Pirotte esquisse par touch­es la per­son­nal­ité de Gabriel, cette iden­tité qui se façonne au fil des ren­con­tres et donne à voir l’entourage de Brown : Agathe, Julia, Sami, Jo. Mais aus­si ses par­ents. Et sa grand-mère. Et de voir com­ment tout ce beau monde s’est mêlé et se mêle de qui est Gabriel Brown.

Le pre­mier roman de Christophe Pirotte fonc­tionne comme une enquête où les infos, dis­til­lées au goutte à goutte, ména­gent une belle ten­sion nar­ra­tive nar­ra­tive (on déplore unique­ment le fait que les révéla­tions – nom­breuses – nous soient plus sou­vent « expliquées » que « don­nées à vivre »). La chronolo­gie per­tur­bée force la con­cen­tra­tion (si tous les flash-backs se situent en 1999, cela ne veut pas pour autant dire qu’ils appa­rais­sent de manière chronologique). Il revient donc au lecteur d’agencer les pièces entre elles pour que sur­gisse le motif tis­sé par Pirotte. Ou plutôt les motifs. Car comme sou­vent dans un pre­mier roman, nom­breux sont les thèmes abor­dés.

La place et le rôle des grands-par­ents dans la con­struc­tion iden­ti­taire, mais aus­si le poids de la famille et de la repro­duc­tion, comme inévitable, quand on en ignore les secrets. Ou encore la ques­tion de la (sur)exposition d’un per­son­nage pub­lic et de la chaleur, suf­fo­cante, des pro­jecteurs quand ils sont placés un peu trop près.

Au final, der­rière cette his­toire d’ascension et de chute, se posent surtout les ques­tions « c’est quoi réus­sir sa vie ? » et « com­ment pour­suiv­re ses rêves ? ». Surtout quand on se rend compte de l’écart qui peut exis­ter entre la matéri­al­i­sa­tion du rêve et le rêve lui-même. La réal­ité fait-elle tou­jours le poids face au fan­tasme ? Et si l’ombre valait mieux que la lumière ? Parce que réalis­er ses rêves, c’est aus­si grandir (on le com­prend dès le titre en référence à Peter Pan). Quit­ter l’enfance pour rejoin­dre la rive vac­il­lante du monde adulte. Et toute la souf­france qu’implique cet arrache­ment.

Gabriel Brown aurait-il unique­ment peur de grandir ou cherche-t-il à faire la part des choses entre ce qui lui con­vient vrai­ment de l’ombre ou de la lumière ?

Et y arrivera-t-il ? Car il est aus­si ques­tion de san­té men­tale, dans ce livre. Et de la dif­fi­culté à accepter la mal­adie. À moins que ce ne soient les soins qui s’avèrent pénibles à accueil­lir ? Et si c’était le fait d’aller bien qui fai­sait le plus peur ?

Pirotte, en tra­vail­lant la matière riche de tous ces thèmes, resserre le filet autour de cet acci­dent du 3 octo­bre, le moment où bas­cule la vie de son héros. A moins qu’elle n’ait bas­culé depuis longtemps, déjà ? Parce que c’est bien de cela dont il est ques­tion dans ce réc­it : de savoir quand com­mence l’histoire. Ou plutôt quand com­mence notre his­toire, celle avec son lot d’événements, de trau­mas, de ceux qui nous déter­mi­nent, et nos actions, sans que l’on n’en sache plus rien.

Amélie Dewez