Jeter l’amour avec l’eau du bain

Sara GRÉSELLE, Les sou­venirs et les regrets aus­si, Esper­luète, 2021, 56 p., 14 €, ISBN : 978–2‑35984–135‑0

greselle les souvenirs et les regrets aussiDéli­cat, drôle et sincère en dia­ble au corps, voici un car­net intime aéré, illus­tré avec tact de nom­breux dessins aux crayons et col­lages. Véri­ta­ble écrin de traits légers pour de petits objets lit­téraires très per­son­nels, ouvrir ce livre revient à regarder par le trou de la ser­rure ou bien l’œilleton caché don­nant sur la cham­bre d’une jeune fille en fleur. Elle y est seule au monde et s’expose au voyeurisme des lecteurs avec finesse et sans minaud­eries.

Il est là. Proche de moi / Je sais qu’il m’observe. / J’ai déposé mon cœur et tout a été con­som­mé. / Comme d’habitude, j’ai tout don­né. Trop vite. / Main­tenant je dois faire mes lacets / et par­tir de chez lui.

Pour le garçon que je suis, c’est lumineux et moelleux de se lover tel un chat dans les plis de l’âtre amoureux de Sara Gréselle. Il y a dans sa douceur et sa can­deur, une vigueur et du sen­sa­tion­nel : des ter­giver­sa­tions dans la sim­plic­ité et de la mal­adresse dans la lucid­ité de ses sen­suelles con­fes­sions.

J’ai ouvert les bras / Je me suis lancée / Avec l’espoir qu’apparaisse un filet.

Un corps habil­lé, mi-nu, désha­bil­lé, sou­ple, plongeant ou dansant, partage les pages avec des feuilles d’arbres aux couleurs de saisons qui nat­u­ralisent son être évolu­ant entre poèmes chan­tant et musant. L’amour est nature plus que cul­ture. Il est uni­versel, quoiqu’ici uni­verseul.

Je l’ai regardé s’éloigner. / Il recom­mençait à neiger / et les traces de ses pas ont dis­paru aus­sitôt.

Réduits au statut de mecs numérotés — les hommes n’avaient qu’à bien se con­duire ! —, ils se présen­tent apparus, dis­parus, pas­sant, passés et peu enclins à l’empathie fémi­nine dont sem­ble avoir tant soif et besoin l’auteure de ce fas­ci­cule de princesse aux princes sans charmes trop.

Le mec n°11 dit : / « Quand tu dis je t’aime, on dirait que / tu annonces que tu as le can­cer. »

La fin du livre est un petit film d’animation, un seul dessin par feuil­let à la fois : une demoi­selle avec une longue tresse de cheveux prend son bain et chaque étape y est décom­posée. Elle se tient devant une ronde et courte baig­noire, elle s’est désha­bil­lée, elle entre une jambe dans l’eau, elle s’y assied, elle y coule son corps avec les genoux posés sur le bord et les mol­lets qui dépassent.

Alors elle dit un dernier poème sans respir­er sans ponc­tu­a­tion sans rancœurs : juste Les sou­venirs et les regrets aus­si.

J’aimerais qu’on me prenne toute entière avec mes empêche­ments mes acci­dents mes nervures mes brisures mes lignes de fuite mes errances mes paupières mes con­ner­ies mes cara­paces mes forter­ess­es mes et cetera.

Tito Dupret