Palimpsestes de pignonnistes

Michel LAUWERS, Kennedy et le dinosaure, Roman, Mur­mure des Soirs, 2021, 259 p., 20 €, ISBN : 9782930657653

lauwers kennedy et le dinosaureCe roman de Michel Lauw­ers, Kennedy et le dinosaure, entraîne lecteurs et lec­tri­ces dans une dou­ble enquête : famil­iale et crim­inelle, intime et his­torique, à par­tir d’un reportage sur le pat­ri­moine brux­el­lois, ancêtre du street art : les pub­lic­ités peintes à la main sur les murs des bâti­ments de la ville au siè­cle précé­dent par des artistes mécon­nus, les pignon­nistes.

Le nar­ra­teur, obscur jour­nal­iste (comme le sont la majorité des jour­nal­istes de la presse écrite) dans un quo­ti­di­en, a eu l’idée de ce reportage inédit qui donne une autre vision de la cap­i­tale belge. C’est un des mérites de ce roman qui offre une autre vue de la ville, de sa topolo­gie et de son his­toire. À la fin du livre, lors d’une expo­si­tion de pho­togra­phies de ces pein­tures murales et com­mer­ciales est d’ailleurs posée la ques­tion de la place de cette dis­ci­pline dans l’art et, dans la foulée, des lim­ites de ce dernier.

Le réc­it nous plonge dans le quo­ti­di­en d’Henry Blain et de sa femme Nina sou­vent irritée par la chas­se aux scoops de son mari. Nous décou­vrons égale­ment les couliss­es de la vie d’une rédac­tion, les lib­ertés qu’Henry Blain doit négoci­er de haute lutte auprès de sa rédac­trice en chef, qui a de plus en plus de mal à le cou­vrir.

Car le jour­nal­iste va se lancer dans une dou­ble quête/enquête, résumée dans le titre du livre, au bout de laque­lle il pense fer­rer un gros pois­son. Tout com­mence de manière anodine et sur un détail. Accom­pa­g­né de son pho­tographe, il recense dif­férentes pein­tures murales des années soix­ante. Deux en par­ti­c­uli­er : une pub­lic­ité Cam­pari à Schaer­beek, mais aus­si celle, non com­mer­ciale, d’un diplodocus sur une façade de la mai­son parentale à Aud­erghem. Elle est l’œuvre d’un ama­teur, insti­tu­teur d’Henry Blain et de ses frères et sœur, artiste dans l’âme.

Ces deux œuvres vont être le point de départ de deux recherch­es par­al­lèles : l’une qui con­cerne les rela­tions que l’instituteur aspi­rant pein­tre a pu avoir avec la mère du nar­ra­teur, au grand dam du père et des frères qui ne com­pren­nent pas pourquoi il veut réveiller des fan­tômes. C’est aus­si l’occasion pour l’auteur de nous plonger dans des sou­venirs d’enfance, liés à des lieux mar­qués par l’insouciance, la décou­verte du monde, la chance, le bon­heur.

L’autre enquête part d’un minus­cule détail dans le let­trage de la pub­lic­ité Cam­pari, un léger défaut aperçu grâce aux pho­togra­phies pris­es par son col­lègue. Le décalage est dû à l’intervention de deux pein­tres suc­ces­sifs, le pre­mier étant étrange­ment décédé d’une chute des échafaudages. Intrigué, Hen­ry Blain se lance dans des recherch­es qui le mènent à la Bib­lio­thèque royale, aux archives du Soir, au Musée de la bière et jusqu’aux États-Unis, via un col­lègue cor­re­spon­dant sur place. Au fur et à mesure de ses recherch­es, les morts s’accumulent. Dès le titre, on a com­pris qu’il y sera ques­tion de Kennedy et de son assas­si­nat, en par­ti­c­uli­er des mys­tères qui entourent celui-ci, au point que le nar­ra­teur croit tenir « l’enquête de sa vie ». Il en écrit même quelques pages et, sous la plume de Michel Lauw­ers, se déroule une rétro­spec­tive des faits vus du point de vue de Lee Har­vey Oswald, le prin­ci­pal sus­pect dont l’Histoire aura retenu le nom. Réus­sir cette enquête sor­ti­rait Hen­ry Blain de l’ombre, même s’il a appris à rel­a­tivis­er beau­coup de choses : « Parce qu’il était lui-même jour­nal­iste, qu’il con­nais­sait la musique et qu’il mesurait com­bi­en la réus­site, dans son méti­er, dépendait de la vénal­ité des uns et du voyeurisme des autres, pho­tographes, jour­nal­istes et édi­teurs d’un côté, lecteurs et audi­ence de l’autre ».

Michel Tor­rekens