La fabrique du roman

Un coup de cœur du Car­net

Les motifs de Lau­rent Mau­vi­g­nier. Entre­tiens sur l’écri­t­ure avec Pas­ca­line David, Diag­o­nale, coll. « Grands entre­tiens », 2021, 177 p., 18 , ISBN : 978–2‑930947–04‑4
Mise à jour du 01/09/2025 : le livre a fait l’ob­jet d’une réédi­tion en poche sous un nou­veau titre. Lau­rent MAUVIGNIER, Quelque chose d’ab­sent qui me tour­mente : entre­tiens avec Pas­ca­line David, Minu­it, coll. “Dou­ble”, 2025, 182 p., 9 €, ISBN : 978–2‑7073–5670‑3

david les motifs de laurent mauvigniermauvignier quelque chose d'absent qui me tourmenteNé à Tours en 1967, Lau­rent Mau­vi­g­nier est con­sid­éré comme une valeur sûre des édi­tions de Minu­it, dont on con­nait à la fois la grande exi­gence qual­i­ta­tive et le pro­fil anti-académique à la Beck­ett. Voici quelques années, il par­ticipe à une lec­ture-ren­con­tre à l’U­ni­ver­sité de Namur où il est écouté avec vif intérêt, notam­ment par Pas­ca­line David, laque­lle appré­cie la sincérité avec laque­lle il évoque son expéri­ence per­son­nelle de la créa­tion. Philosophe de for­ma­tion, elle a créé en 2014 les édi­tions Diag­o­nale avec Ann-Gaëlle Dumont et pro­jète de lancer une col­lec­tion d’en­tre­tiens sur l’écri­t­ure lit­téraire. Ain­si entre­prend-elle de lire tous les livres de Mau­vi­g­nier et tous les arti­cles parus à son sujet, avant de men­er avec lui plusieurs journées de vidéo-con­férence. La tran­scrip­tion faite, s’en­suit un va-et-vient de réécri­t­ure – pas moins de qua­tre ver­sions en deux mois ! Car l’écrivain s’est piqué au jeu : il veut apporter à ce livre de dia­logues autant de soin qu’à la con­fec­tion de ses romans, élaguant par ci, pré­cisant par là, s’ef­forçant que la for­mu­la­tion rejoigne au plus juste le com­plexe de cer­ti­tudes et d’in­cer­ti­tudes qui l’anime. La struc­ture générale en onze par­ties fait elle aus­si l’ob­jet d’une atten­tion par­ti­c­ulière, de même que la relance questions/réponses. Dis­ons-le tout net : Pas­ca­line David – qui a pub­lié en 2020 une autre série d’en­tre­tiens avec Jérôme Fer­rari – a pris là une ini­tia­tive méri­toire et l’a menée à bien avec un soin hors pair.

Comme il était prévis­i­ble, L. Mau­vi­g­nier com­mence par rap­pel­er ses débuts et les auteurs qui l’ont influ­encé : séjour à l’hôpi­tal vers neuf ans, pas­sage de Mar­guerite Duras à la télévi­sion, sui­cide de son père, diplôme des Beaux-Arts en 1991, intérêt pour les revues TXT et Tel Quel, décou­verte de Claude Simon, de Philippe Sollers. Le désir d’écrire sur­git à la lec­ture de François Bon d’une part, Thomas Bern­hard d’autre part, mais n’abouti­ra que plus tard, avec le roman Loin d’eux : « je voulais telle­ment être écrivain que ça m’empêchait de le devenir. […] Il y a un moment où il faut touch­er son pro­pre fond men­tal. […] J’ai ouvert une page vierge sans me pos­er la moin­dre ques­tion, sans pro­jet, sans idée, sans rien ». Ain­si, à l’in­star de ce tour­nant inau­gur­al, toute la car­rière lit­téraire de L. Mau­vi­g­nier sera-t-elle placée sous le signe du lâch­er-prise. Loin du nar­ra­teur omni­scient et omnipo­tent jadis dénon­cé par Nathalie Sar­raute, l’au­teur aime par­tir de lieux fam­i­liers ou de faits réels – la guerre d’Al­gérie, le drame du Hey­sel, l’his­toire d’un par­ent et de son enfant au Kirghizis­tan –, non pour les “décrire” ou les “racon­ter”, mais au con­traire pour ren­dre leur opac­ité, leur illis­i­bil­ité. Il faut, dit-il, « savoir qu’on ne sait pas », « instiller du doute », mais aus­si se pré­mu­nir con­tre la puis­sance des clichés et le dan­ger de l’au­to-par­o­die. Con­traire­ment à la croy­ance ordi­naire, c’est la fic­tion qui doc­u­mente le réel ; à ce titre, en met­tant au jour des lacunes et des failles, elle peut faire réson­ner en nous un peu de “vérité”.

Attisé par les ques­tions très pré­cis­es de son inter­locutrice, L. Mau­vi­g­nier com­mente aus­si ses tech­niques nar­ra­tives et styl­is­tiques, non sans se référ­er à des prédécesseurs comme Jean Genet ou Bernard-Marie Koltès. L’écri­t­ure d’un livre ne se fait pas chez lui par séances épisodiques, elle pro­gresse con­tinu­ment et souter­raine­ment au long de la vie quo­ti­di­enne – voire noc­turne. Le tra­vail de réécri­t­ure, d’autre part, est essen­tiel : il faut « mul­ti­pli­er les couch­es d’in­ter­ven­tions pour ajouter ou enlever », de sorte que « je passe plus de temps à récrire qu’à écrire ». La ques­tion de la maitrise et de la non maitrise du romanci­er revient donc avec insis­tance, sous des formes divers­es. C’est le texte qui donne l’idée, non l’in­verse. En écrivant, il faut réin­ven­ter sans cesse le dosage indéfiniss­able entre l’as­sur­ance tech­nique et la récep­tiv­ité néces­saire « pour accueil­lir ce que le livre nous dit de lui-même ». Tout au plus le romanci­er a‑t-il une frêle intu­ition de l’épi­logue à venir, mais jamais la pre­science de la tra­jec­toire totale du livre.

D’autres pas­sages de l’en­tre­tien con­cer­nent la méth­ode des poupées-gigognes, la struc­ture tri­par­tite ou quadri­par­tite du livre, les points de bas­cule du réc­it, l’op­po­si­tion entre le roman et le théâtre, la fab­ri­ca­tion de la phrase, les ressources de la con­ju­gai­son française, le bégaiement et le ressasse­ment, etc. Pas­ca­line David boucle sa longue inter­view sur des notes plus syn­thé­tiques : le rôle-clé de l’éditrice Irène Lin­don, la com­mu­ni­ca­tion publique de l’écrivain, les con­seils aux débu­tants… Tout en ce livre est mar­qué des signes de la richesse intel­lec­tive, de la con­nivence et de la générosité.

Daniel Laroche

david les motifs de laurent mauvigniermauvignier quelque chose d'absent qui me tourmenteNé à Tours en 1967, Lau­rent Mau­vi­g­nier est con­sid­éré comme une valeur sûre des édi­tions de Minu­it, dont on con­nait à la fois la grande exi­gence qual­i­ta­tive et le pro­fil anti-académique à la Beck­ett. Voici quelques années, il par­ticipe à une lec­ture-ren­con­tre à l’U­ni­ver­sité de Namur où il est écouté avec vif intérêt, notam­ment par Pas­ca­line David, laque­lle appré­cie la sincérité avec laque­lle il évoque son expéri­ence per­son­nelle de la créa­tion. Philosophe de for­ma­tion, elle a créé en 2014 les édi­tions Diag­o­nale avec Ann-Gaëlle Dumont et pro­jète de lancer une col­lec­tion d’en­tre­tiens sur l’écri­t­ure lit­téraire. Ain­si entre­prend-elle de lire tous les livres de Mau­vi­g­nier et tous les arti­cles parus à son sujet, avant de men­er avec lui plusieurs journées de vidéo-con­férence. La tran­scrip­tion faite, s’en­suit un va-et-vient de réécri­t­ure – pas moins de qua­tre ver­sions en deux mois ! Car l’écrivain s’est piqué au jeu : il veut apporter à ce livre de dia­logues autant de soin qu’à la con­fec­tion de ses romans, élaguant par ci, pré­cisant par là, s’ef­forçant que la for­mu­la­tion rejoigne au plus juste le com­plexe de cer­ti­tudes et d’in­cer­ti­tudes qui l’anime. La struc­ture générale en onze par­ties fait elle aus­si l’ob­jet d’une atten­tion par­ti­c­ulière, de même que la relance questions/réponses. Dis­ons-le tout net : Pas­ca­line David – qui a pub­lié en 2020 une autre série d’en­tre­tiens avec Jérôme Fer­rari – a pris là une ini­tia­tive méri­toire et l’a menée à bien avec un soin hors pair.

Comme il était prévis­i­ble, L. Mau­vi­g­nier com­mence par rap­pel­er ses débuts et les auteurs qui l’ont influ­encé : séjour à l’hôpi­tal vers neuf ans, pas­sage de Mar­guerite Duras à la télévi­sion, sui­cide de son père, diplôme des Beaux-Arts en 1991, intérêt pour les revues TXT et Tel Quel, décou­verte de Claude Simon, de Philippe Sollers. Le désir d’écrire sur­git à la lec­ture de François Bon d’une part, Thomas Bern­hard d’autre part, mais n’abouti­ra que plus tard, avec le roman Loin d’eux : « je voulais telle­ment être écrivain que ça m’empêchait de le devenir. […] Il y a un moment où il faut touch­er son pro­pre fond men­tal. […] J’ai ouvert une page vierge sans me pos­er la moin­dre ques­tion, sans pro­jet, sans idée, sans rien ». Ain­si, à l’in­star de ce tour­nant inau­gur­al, toute la car­rière lit­téraire de L. Mau­vi­g­nier sera-t-elle placée sous le signe du lâch­er-prise. Loin du nar­ra­teur omni­scient et omnipo­tent jadis dénon­cé par Nathalie Sar­raute, l’au­teur aime par­tir de lieux fam­i­liers ou de faits réels – la guerre d’Al­gérie, le drame du Hey­sel, l’his­toire d’un par­ent et de son enfant au Kirghizis­tan –, non pour les “décrire” ou les “racon­ter”, mais au con­traire pour ren­dre leur opac­ité, leur illis­i­bil­ité. Il faut, dit-il, « savoir qu’on ne sait pas », « instiller du doute », mais aus­si se pré­mu­nir con­tre la puis­sance des clichés et le dan­ger de l’au­to-par­o­die. Con­traire­ment à la croy­ance ordi­naire, c’est la fic­tion qui doc­u­mente le réel ; à ce titre, en met­tant au jour des lacunes et des failles, elle peut faire réson­ner en nous un peu de “vérité”.

Attisé par les ques­tions très pré­cis­es de son inter­locutrice, L. Mau­vi­g­nier com­mente aus­si ses tech­niques nar­ra­tives et styl­is­tiques, non sans se référ­er à des prédécesseurs comme Jean Genet ou Bernard-Marie Koltès. L’écri­t­ure d’un livre ne se fait pas chez lui par séances épisodiques, elle pro­gresse con­tinu­ment et souter­raine­ment au long de la vie quo­ti­di­enne – voire noc­turne. Le tra­vail de réécri­t­ure, d’autre part, est essen­tiel : il faut « mul­ti­pli­er les couch­es d’in­ter­ven­tions pour ajouter ou enlever », de sorte que « je passe plus de temps à récrire qu’à écrire ». La ques­tion de la maitrise et de la non maitrise du romanci­er revient donc avec insis­tance, sous des formes divers­es. C’est le texte qui donne l’idée, non l’in­verse. En écrivant, il faut réin­ven­ter sans cesse le dosage indéfiniss­able entre l’as­sur­ance tech­nique et la récep­tiv­ité néces­saire « pour accueil­lir ce que le livre nous dit de lui-même ». Tout au plus le romanci­er a‑t-il une frêle intu­ition de l’épi­logue à venir, mais jamais la pre­science de la tra­jec­toire totale du livre.

D’autres pas­sages de l’en­tre­tien con­cer­nent la méth­ode des poupées-gigognes, la struc­ture tri­par­tite ou quadri­par­tite du livre, les points de bas­cule du réc­it, l’op­po­si­tion entre le roman et le théâtre, la fab­ri­ca­tion de la phrase, les ressources de la con­ju­gai­son française, le bégaiement et le ressasse­ment, etc. Pas­ca­line David boucle sa longue inter­view sur des notes plus syn­thé­tiques : le rôle-clé de l’éditrice Irène Lin­don, la com­mu­ni­ca­tion publique de l’écrivain, les con­seils aux débu­tants… Tout en ce livre est mar­qué des signes de la richesse intel­lec­tive, de la con­nivence et de la générosité.

Daniel Laroche