« Les sens au carré »

Jacques RICHARD, Sur rien mes lèvres, Cormi­er, 2021, 51 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87598–029‑8

« De l’image à la voix le chemin peut être bref, si les sens répon­dent. La rétine com­mu­nique avec le tym­pan et par­le à l’oreille de celui qui regarde ; et pour celui qui écrit la parole écrite est sonore : il l’entend aupar­a­vant dans sa tête. »
Anto­nio Tabuc­chi, Réc­its avec fig­ures

richard sur rien mes levresDécou­vrir, par­al­lèle­ment à la lec­ture du dernier recueil de Jacques Richard, Sur rien mes lèvres, cette phrase d’Antonio Tabuc­chi extraite de son dernier livre n’est pas une coïn­ci­dence. Il n’y a d’ailleurs pas de coïn­ci­dence en lit­téra­ture dès lors que l’on sait, lecteurs curieux que nous sommes, que les livres sub­tile­ment, « maïeu­tique­ment », s’appellent, se répon­dent et s’engendrent. Pour le poète,  musi­cien et pein­tre qu’il est aus­si, le décor s’affiche sur le théâtre des sens qui sont le point de départ du ques­tion­nement, de la réflex­ion de l’artiste.

Com­ment n’être que soi au con­tact de l’autre ou de son absence ? Com­ment dire cette « chair du monde » dont par­le Mer­leau-Pon­ty si ce n’est en dévis­ageant l’autre, en le désha­bil­lant par­fois. Par­tant, vue, ouïe, voix, touch­er, con­stam­ment, s’interpénètrent dans une sorte d’orgie de silence, de non-dit. Car ce sont bien ici les paus­es musi­cales qui ryth­ment les trois temps de cette valse assour­die des sens. Des sens au car­ré, en somme, qui don­nent l’impulsion, qui ani­ment la plume, l’archet et le pinceau.

J’ai vu ta voix
sculpter mes yeux
tes doigts 

coudre mes vœux
et répéter
tais-toi 

j’en ai vu l’or
endormir ma
rai­son

La poésie de Jacques Richard con­nait la musique de cette lézarde, de cette faille oscil­lant sans cesse entre vis­i­ble et invis­i­ble, entre présence et absence, entre « la grève et l’eau ». Pour pou­voir recoudre cette chair dis­ten­due, « cou­verte d’écorchures », les mots eux-mêmes se défont, s’émiettent, se frag­mentent en syl­labes et con­sonnes. Tronc com­mun à recon­stru­ire.

je vois tes lèvres taire
dans la buée éclose
de leur fente dis­jointe
et qui ter­nit le verre
où elles sont écrasées
les sons revenus poindre
au soir de tes paupières

Que faire dès lors pour rac­com­mod­er les plaies invis­i­bles sinon invo­quer la rigueur de la rai­son pour rééquili­br­er le poids cubique des sens. User méthodique­ment le corps de celui qu’on croit absent, dans l’espace d’une aube-fron­tière coincée entre une nuit trop courte et un jour trop long. Et ain­si peut-être au final, trou­ver ce mot juste qui n’existe pas mais que l’on con­tin­ue de chercher pour se dire à soi que l’on reste tout compte fait le lecteur aguer­ri de l’autre. C’est là le champs/chant que con­tin­ue d’explorer, avec toutes les nuances du clair-obscur, la langue exigeante de Jacques Richard. Métic­uleuse­ment ! Sen­suelle­ment !

Silence de peau
le soir est red­ite
de rides
[…]

Où veux-tu qu’on aille

Rony Demae­se­neer