« Rentrée littéraire » désigne traditionnellement la période d’effervescence éditoriale qui s’étend de fin aout à début novembre. C’est à ce moment que paraissent les livres en lesquels les maisons d’édition (parisiennes) voient de possibles candidats aux Goncourt, Renaudot et autre Femina. Depuis plusieurs années, toutefois, le calendrier éditorial connait un autre temps fort, en janvier-février. Les sorties sont nombreuses et les livres qui paraissent à ce moment-là sont aussi de ceux sur lesquels les éditeurs misent particulièrement. On parle donc désormais aussi d’une rentrée littéraire d’hiver. Continuer la lecture
Archives par étiquette : Jacques Richard
Amour et théorème d’incomplétude
Jacques RICHARD, Jeanne en personne, Lamiroy, 2025, 200 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39081–024‑7
Taillé dans l’énigme de la vie, le roman de Jacques Richard déplace la narration vers un labyrinthe de tableaux qui composent autant de facettes ne se refermant jamais sur une unité. Les six chapitres qui scandent Jeanne en personne procèdent par touches alliant apparition et disparition, questionnement sur l’identité des êtres, de l’amour et corrosion du doute. Continuer la lecture
Le Top 2024 de Luc Dellisse
Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2024 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. Aujourd’hui : la sélection de Luc Dellisse. Continuer la lecture
Boiter à quatre jambes, et nager
Jacques RICHARD, Écrit sous l’eau, Herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2024, 104 p., 16 €, ISBN : 9782491462765
C’est peut-être parce qu’il a été Écrit sous l’eau qu’il donne l’impression d’une lecture-apnée. Chacune des proses composant le recueil de Jacques Richard se présente comme une micro-plongée dans un bain d’étrangeté et de fluidité. L’on y progresse en brasses prudentes et curieuses, avec la sensation de ne pouvoir garder le cap à cause de mouvements ondins surprenants. Le mieux est sans doute de se laisser porter, sans chercher à retenir ni se faire retenir, en acceptant la caresse du flux langagier et le mystère des fonds sous-scripturaux. Continuer la lecture
Léna, Magda et Lui
Jacques RICHARD, La course, Onlit, 2022, 200 p., 19 €, ISBN : 9782875601698
« Tu n’en as plus ? De l’espoir, tu n’en as plus ? Tu es désespérée ? » Adeptes de la littérature feel good ou divertissante, passez votre chemin. La course, le nouveau roman de Jacques Richard, est aux antipodes de cette veine. On y entre comme dans un sable mouvant et l’on s’y empêtre, aspiré à notre esprit défendant. Comme à son habitude, un peu plus qu’à son habitude, Richard n’épargne pas le lecteur. Non par des jeux d’outrance ou de provocation faciles, cela ne siérait pas à son élégance ; plutôt par un parti pris assumé de limites inconfortablement brouillées. Avec subtilité et subversion, l’auteur aborde en effet un sujet délicat, glauque : l’inceste. Sans jamais se positionner sur le plan de la morale (ni écrire le mot en toutes lettres), il dérange en évoquant, par petites touches d’intériorité croisées, le lien perverti entre un adolescent et sa tante, unis par le sang partagé et un rapport charnel dévié. Continuer la lecture
« Les sens au carré »
Jacques RICHARD, Sur rien mes lèvres, Cormier, 2021, 51 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87598–029‑8
« De l’image à la voix le chemin peut être bref, si les sens répondent. La rétine communique avec le tympan et parle à l’oreille de celui qui regarde ; et pour celui qui écrit la parole écrite est sonore : il l’entend auparavant dans sa tête. »
Antonio Tabucchi, Récits avec figures
Découvrir, parallèlement à la lecture du dernier recueil de Jacques Richard, Sur rien mes lèvres, cette phrase d’Antonio Tabucchi extraite de son dernier livre n’est pas une coïncidence. Il n’y a d’ailleurs pas de coïncidence en littérature dès lors que l’on sait, lecteurs curieux que nous sommes, que les livres subtilement, « maïeutiquement », s’appellent, se répondent et s’engendrent. Pour le poète, musicien et peintre qu’il est aussi, le décor s’affiche sur le théâtre des sens qui sont le point de départ du questionnement, de la réflexion de l’artiste. Continuer la lecture
Horizons littéraires en vingt-deux instantanés
COLLECTIF, Fenêtres sur court, textes réunis et présentés par Laura Delaye, Nausicaa Dewez, Laurence Ghigny, Violaine Gréant et Valériane Wiot, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 278 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87568–550‑6
Automne 2021 : Espace Nord sort son 400e numéro, La Fureur de lire fête ses 30 ans. Les comptes ronds incitent à marquer le coup et ce double jubilé ne fait pas exception. Ce n’est donc pas une réédition classique dans la collection patrimoniale qui a hérité, par le hasard de la numérotation, de ces deux zéros sur sa tranche. Et, tant que l’on parle de chiffres, il ne s’agit pas à proprement d’une mais plutôt de vingt-deux rééditions. Vingt-deux !? Dans un seul volume ? Parfaitement ! Vingt-deux nouvelles, échantillon choisi parmi les plus de cent plaquettes éditées dans le cadre de la Fureur de lire. Tâche ardue à n’en pas douter. Continuer la lecture
Nues
Un coup de cœur du Carnet
Jacques RICHARD, Nues, ONLIT, coll. « ONLIT Mini », 2020, 80 p., 8 €, ISBN : 9782875601261
« Nues, en pied et grandeur nature. De face », les yeux plongés dans ceux de l’artiste. Toiles de mêmes dimensions, supports de qualité identique, toujours de la peinture à l’huile. Pas de décor. Et un « travail d’un réalisme précis, mince et sans effets ». Voilà comment Jacques Richard a peint plusieurs femmes entrant dans la jeunesse ou la quittant, trop maigres ou trop charnues, rétives ou généreuses, inconnues ou familières, maniérées ou naturelles. De son regard parfois gêné et intransigeant, Richard les a dévisagées, contemplées sans désir, observées (face à face ou sur papier glacé) avec « l’urgence patiente d’un ours pêchant au bord de la rivière » ; il a guetté leur apparition et a reconstitué cette impression tout en fugitivité et subjectivité pour qu’elles demeurent « quelqu’un ». Une démarche pleine qui s’inscrit dans la durée, le respect et la méthode. Continuer la lecture
Plusieurs cordes à leur arc : six écrivains plasticiens

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Il n’est pas rare que les écrivains touchent aussi à d’autres disciplines artistiques. Nous avons déjà évoqué sur ce blog des écrivains belges paroliers, cinéastes, ou encore traducteurs. Intéressons-nous à présent aux écrivains peintres.
Plasticiens qui écrivent occasionnellement ou écrivains qui s’adonnent parfois à la peinture, la liste de ceux qui pratiquent deux arts en Belgique est longue, et l’on y croise entre autres Rops, Dotremont ou Magritte.
On se limitera ici à six artistes, dont un livre au moins est paru ces cinq dernières années. Continuer la lecture
Le chant du mensonge
Jacques RICHARD, La femme qui chante, ONLiT, 2019, 176 p., 16€ / ePub : 9€, ISBN : 978–2‑87560–110‑0
Il y a quelque chose de froid dans l’œuvre scripturale de Jacques Richard. Cette impression est d’autant plus déroutante que l’auteur n’hésite jamais à nous confronter à l’intériorité de ses personnages. Dans leur intimité crûment dévernie, ces derniers nous tiennent pourtant en respect, à l’extérieur. Ils restent hors de portée. Les mécanismes d’empathie, si confortables, ne s’enclenchent donc pas ; ce n’est pas le propos. On pourrait se croire à une représentation théâtrale : il y a des protagonistes, des scènes, des mono/dialogues, mais aussi une distance entre le public plongé dans l’obscurité silencieuse et les acteurs évoluant en actes et en paroles sur les planches. Mais la comparaison ne se pousse pas plus loin car rien n’est joué ni factice chez Richard. Et c’est peut-être cette authenticité nue qui déstabilise. Il est des choses qu’on préfère en effet ne pas (sa)voir : « Tout le monde sait qu’elles sont là, mais personne ne dit rien. Il ne faut pas tourner la tête de ce côté-là. Tant qu’on reste ici, ça va. » Continuer la lecture
Six auteurs qui font fureur
Chaque année, à l’occasion de la Fureur de lire, le Service général des Lettres et du Livre publie plusieurs plaquettes, chacune proposant une nouvelle, une BD, ou un récit graphique d’auteurs, illustrateurs et bédéistes belges. Continuer la lecture
« Tu lui ressembles tant »
Un coup de coeur du Carnet
Jacques RICHARD, Le Carré des Allemands. Journal d’un autre, Éditions de la Différence, 2016, 146 p., 17€
Il y a différents types de cimetières. Loin des Vallées des Rois et des Reines, des croix blanches militairement alignées et des nécropoles aujourd’hui virtuelles, ceux de nos contrées se ramifient souvent en allées rectilignes et sentiers tortueux, entre gravier et poussière. Le long des caveaux en floraison ou en abandon, nous percevons rapidement une organisation singulière : une partie ancienne, des tombes modernes, des lopins dévolus à telle ou telle confession, des rassemblements communautaires post-mortem, une pelouse cinéraire. Et, au fond, tout au fond, un peu cachée, parfois une fosse commune. Le carré des indigents dans lequel sont enfouies les petites misères et ensevelis les grands secrets, de ceux qui engendrent les questionnements de toute une vie, de toutes les vies. Continuer la lecture
D’une limpidité opaque
Un coup de coeur du Carnet
Jacques RICHARD, Scènes d’amour et autres cruautés, Zellige, coll. « Vents du Nord », 178 p., 18€
Scènes d’amour et autres cruautés est une expérience littéraire unique. Jacques Richard, à la manière d’un peintre sur-réaliste, fait surgir des images extra-ordinaires, pièces d’un puzzle éclaté où tout ne s’emboîte pas de soi. Le processus de familiarité qui installe classiquement le lecteur dans un univers fictionnel ne fonctionne pas ici. On est dérangé, poussé hors de notre zone de confort. On pense comprendre, puis non. On pense voir, puis non. On pense saisir, puis non. On pense… On pense beaucoup trop. L’impératif du lâcher-prise s’impose. Car, dans un mouvement d’une fluidité extrême, d’une virtuosité confondante, Richard fait glisser de consciences en voix, de sujets en objets, de vibrations intimes en distantes extériorités. Comme si de rien n’était. Continuer la lecture
