Chute ascensionnelle

Patrick DEVAUX, Le temps appris, Coudri­er, 2021, 74 p., 16 €, ISBN : 978–2‑39052–025‑2

devaux le temps apprisÀ soix­ante-huit ans, Patrick Devaux prend désor­mais son temps. Surtout celui de la réflex­ion, se tour­nant face au passé comme devant un miroir. Il y mire ses sou­venirs, y recon­nait la nos­tal­gie, y revoit des gens ren­con­trés et ceux qui ne sont déjà plus là. « Un sou­venir est un acquis, ce n’est pas du temps per­du », m’explique-t-il par télé­phone. Ain­si, le titre de son recueil, Le temps appris, sig­ni­fie que ce dernier n’a rien pris sans laiss­er quelque chose, des bribes, des frag­ments, des pous­sières d’étoiles ; leur scin­tille­ment.

Car fort de ses prom­e­nades noc­turnes, au petit matin, sevré du silence de Rix­en­sart où il vit, d’un jet con­tinu, l’auteur écrit sa poésie, forme d’écriture « la plus proche de la réflex­ion ». Il s’y met dès lors d’un coup et « ça fuse, c’est presqu’instantané, comme une pho­to du passé vécu, alors trans­for­mé en acquis » grâce à la pointe d’encre sur le papi­er de l’aurore ; à l’heure où blan­chit la cam­pagne ne puis-je m’empêcher de réciter à part moi. Patrick Devaux rem­plit donc son car­net à la main avant de le « retra­vailler dans tous les sens », capa­ble de boule­vers­er les vers et « même l’ordre des pages » en vue de con­stru­ire ce qu’il décrit comme une « écri­t­ure en chute ascen­sion­nelle, une échelle d’acides aminés, tor­sadés de mots qu’on peut lire, si on veut, autrement que selon leur présen­ta­tion ».

Effec­tive­ment, ses poèmes se déva­lent et s’escaladent allè­gre­ment, chaque vers comme un éch­e­lon très court, très étroit, ramassé entre de larges marges aéri­ennes. La lec­ture sus­cite ain­si le rythme et le souf­fle, oui : la marche réflex­ive et l’absorbante flâner­ie, toute men­tale car les pas ne comptent plus et le corps con­nait par cœur le chemin, le cir­cuit, la voie. « Qui peut pren­dre un sens boud­dhique » où toute vie vaut une vie, et qui jamais ne s’enlèvent et s’interchangent. Tels les mots. Qui ne doivent compter ni majus­cule, ni ponc­tu­a­tion, juste leur éma­na­tion vitale, l’haleine de leur âme avec l’inspiration pro­fonde de l’air sous l’effort du pied.

que
faire
d’un miroir  

qui t’invite
à
la danse
de
mots incon­nus ?  

il garde
de
toute façon  

pour
lui  

la ten­dre gri­mace
des
non-dits

À la fois loin­taine et présente, pen­dant notre échange, l’enfance de l’auteur lui remonte aux lèvres, lorsqu’il cachait ses bouts de papiers, des phras­es écrites sous les cou­ver­tures et puis glis­sées dans les bar­reaux de son lit pour en garder l’absolu secret. Loin­tain donc dans le temps mais très présent dans le besoin : celui d’élévation vers le sacre du ciel con­tre les douleurs du temps, mais pour ce qu’on apprend de lui — l’auteur insiste —, à savoir ce qu’on fait du temps inac­com­pli en vue de relancer l’action, de retrou­ver le bon­heur, de partager la joie.

Autant d’élans que l’on perçoit dans les aquarelles de Cather­ine Berael et qui ravis­sent le poète. Il retrou­ve dans les brumes des mon­tagnes col­orées et très liq­uides de la pein­tre et poétesse, une mutuelle aspi­ra­tion, force, per­sis­tance, volon­té. Et de citer, passé oblige encore, le recueil d’Anne-Marie Wilw­erth, Cri voilé de l’enfant-lune, un tour­nant dans son écri­t­ure : « Je ne ces­sais d’écrire de longues pages, mais avec elle j’ai décou­vert les formes cour­tes, très cour­tes ».

Dont acte dans le présent recueil où les mots sont des luci­oles s’évanouissant dès les prémiss­es de la clarté mati­nale, à l’instar des crépite­ments d’un feu s’éteignant sous la dom­i­na­tion majestueuse de l’astre mon­tant douce­ment, sig­nalant la fin des flammes autour desquelles une douce tristesse con­sole cha­cun en atten­dant l’avènement d’un éter­nel mir­a­cle : le jour qui naît.

Tito Dupret