Exquise maîtrise

Un coup de cœur du Carnet

Charlotte BOURLARD, L’apparence du vivant, Inculte, 2022, 132 p., 13,90€ / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782360841431

bourlard l apparence du vivant« Je pieute au dernier étage, sous les toits. Eux dorment au rez-de-chaussée. Ils ont fait fortune dans les pompes funèbres. On se partage un funérarium désaffecté. On vit en tête à tête avec monsieur Martin qui nous surveille, couché dans leur grand lit. Son corps ne bouge plus, ça fait des années. On continue à lui parler. Un peu comme s’il était mort, sauf qu’on peut le toucher. »

« Je », c’est une femme, sans âge précis (début de la trentaine), dont peu de traits physiques sont révélés (une certaine force physique, des cheveux teintés auburn, une cicatrice mangeant sa joue droite – souvenir d’une brûlure). Il faut gratter le terreau fertile de l’indifférence et de la brutalité pour déterrer les racines de son caractère. Tel le liseron, au fil des années, la narratrice s’est déployée par sa seule volonté, avec la ténacité d’une mauvaise herbe à l’apparente inoffensivité. Si l’on creuse un peu, pourtant, on pourrait notamment s’interroger sur sa passion : photographier « des vieux nus aux yeux ouverts ». C’est d’ailleurs par l’entremise d’une annonce passée dans un journal local qu’elle les a rencontrés, eux.

« Eux », c’est un couple, les Martin. Des retraités pleins aux as, mariés depuis le 23 avril 1962. Une union d’amour, dépourvue d’enfants, remplie de musique classique et de leur métier : croque-morts, de génération en génération. Suite à un accident survenu quinze ans auparavant, Monsieur ne quitte plus « son immense lit en palissandre massif, orné de rinceaux perlés et de couronnes de roses ». Il demeure néanmoins d’une extrême élégance et garde un œil perçant sur tout ce qui se passe chez lui. Madame, quant à elle, « ressemble à une grand-mère innocente. Elle est vieille et coquette. Personne n’aurait envie de la soupçonner ». Bien sûr, avec l’âge, les caprices fleurissent, les rigidités crissent. Cependant, comme Madame captive par son charme et dispense ses savoirs avec générosité, on lui pardonne ses facéties parfois un peu cruelles.

Ensemble, ils forment un trio complice et cocasse. L’évidence a éclos dès leur première rencontre, Madame ayant « tout de suite compris qu’elle [l’] avait trouvée ». À ce moment-là, leur décrépitude nécessitait l’incursion d’une tierce personne dans leur quotidien afin de continuer à couler des jours tranquillement heureux au sein de leur antique demeure liégeoise. Leur choix (intéressé) s’est porté sur la narratrice, qui a trouvé refuge et tendresse chez les Martin, à l’abri des regards et des indiscrétions, hors du temps. Depuis, elle les seconde en tout, se promène avec Madame (sur les berges du Canal Albert, au casino, à la Citadelle), anime les heures qui s’étirent, se plie à tous leurs désirs, apprend les gestes et patiente. Oui, ces trois-là s’aiment à la vie à la mort.

Dans L’apparence du vivant, premier roman publié chez Inculte, Charlotte Bourlard, munie d’une écharneuse linguistique, racle la chair du langage et en exploite les tendons. Son écriture, chirurgicale, tranche à vif et dissèque. Aucun mot superflu, aucune image creuse ; tout est méthodique, nerveux et cru. La langue directe et le rythme marqué concourent à insuffler une sensation de distance et de trouble à la narration. Tout en explorant un univers glauque (et fascinant), Bourlard fouille, avec une fermeté non dénuée d’humour (aux accents ironiques, burlesques et ardents) et de finesse, le tréfonds des âmes et des corps. Étonnant et incisif !

Samia Hammami