Retour à Colombo

Isabelle STEENEBRUGGEN, Être son fils. Par­cours d’un enfant seul, Pour penser, 2021, 200 p., 16,50 €, ISBN : 9782371761254

steenebruggen etre son filsLe réc­it d’Isabelle Steene­bruggen se présente comme une fic­tion inspirée de faits réels. Il retrace la biogra­phie d’un nar­ra­teur s’adressant à une femme dont nous ne con­nais­sons rien. Nous com­prenons assez vite que nous allons lire un réc­it d’un homme mûr qui, tel Didi­er Eri­bon, nous relate sa vie avec une authen­tic­ité mât­inée d’un point de vue réflexif.

Nous suiv­ons ain­si le jeune Hidli, qui a gran­di dans les ter­res cul­tivables au Sri Lan­ka avec une mère tra­vailleuse, deux frères aînés et en fil­igrane, un père absent. Moins mar­qué par ses orig­ines mod­estes que par le car­ac­tère bien trem­pé de sa mère, le héros se gorge de toutes les facettes de cette fig­ure mater­nelle bien­veil­lante avec qui il vit à son insu des moments fon­da­teurs. Mal­heureuse­ment, sa maman lui est arrachée beau­coup trop tôt par la mal­adie.

La cul­ture où il évolue fait peu de cas d’un enfant en deuil, c’est donc tout naturelle­ment que le père part refaire sa vie ailleurs et que les deux frères pren­nent leur envol, lais­sant Hidli seul dans la mai­son famil­iale avec pour rôle d’accompagner sa mère dans l’au-delà. Ter­rassé par la dérélic­tion et les repères brisés, il trou­ve un apaise­ment à sa détresse dans l’ivresse de l’alcool, alors qu’il n’a que treize ans.

Ter­ri­ble, cette péri­ode, telle­ment longue, telle­ment som­bre ! Tout me fai­sait mal, respir­er, par­ler, manger, marcher. Ne par­lons même pas d’aller à l’école. Vivre n’était plus qu’une immense douleur que seul l’arack anesthési­ait un peu, le soir. À l’époque, dans ce pays où on com­mençait déjà à tuer à tour de bras, le sort d’un enfant de treize ans aban­don­né à lui-même n’intéressait pas grand monde. Rien de ce que je vivais ne parais­sait grave aux yeux de qui que ce soit, donc je n’en par­lais pas. Seule Anusha sem­blait se ren­dre compte des rav­ages que ces cham­boule­ments et ces dis­pari­tions cau­saient chez moi.

Son par­cours sco­laire devient chao­tique, il se laisse aller à la dérive, inca­pable de sor­tir de sa pros­tra­tion, mais il a la chance de nouer de belles ren­con­tres avec des per­son­nes bien­veil­lantes qui le traiteront avec dig­nité. D’aucuns le voient comme « celui qui a mal tourné », d’autres sont toute­fois capa­bles de com­pren­dre ses silences et les blessures qui se cachent der­rière. Con­sumé par le manque d’amour, Hidli se bat con­tre l’injustice et tente con­stam­ment de chem­iner vers une vie meilleure, même si la honte et la cul­pa­bil­ité revi­en­nent le taraud­er lors de ses échecs, même si la vio­lence et les exac­tions font rage dans son pays.

Il grandit, devient un employé engagé dans la Croix-Rouge, un homme d’affaires accom­pli, un mari, un père. Nous lisons les grands tour­nants de sa vie, les nou­velles balis­es qui rem­pla­cent les repères per­dus, mais égale­ment les his­toires d’amours déçues, son attache­ment vis­céral à son île, son désir de la quit­ter aus­si et le récon­fort con­stant de l’alcool. Mal­gré ses failles et ses évite­ments, il est tou­jours guidé par la lumière, sa seule obses­sion : s’en sor­tir.

Je n’ai pas réfléchi ces soirs-là. Je sen­tais seule­ment qu’il y avait un moteur à l’intérieur de moi, qui m’indiquait ce que je devais faire. Ma grand-mère inerte sous les jets de pier­res, les poules de Nimal qui hurlaient, ter­ror­isées, la ruine de la famille, les odeurs d’essence et de chair brûlée, tout cela s’enchaînait dans un tour­bil­lon de noirceur qui nous empor­tait tous, nous fai­sait dégringol­er vers un enfer con­tre lequel il fal­lait lut­ter. Remon­ter à la sur­face, à tout prix, comme le jour où je me noy­ais. S’accrocher, s’agripper à la moin­dre prise pour remon­ter, pour éviter de se laiss­er emporter par la vague de haine. Sinon, nous allions tous y pass­er.

Être son fils est un réc­it de fic­tion réal­iste où l’histoire sin­gulière du pro­tag­o­niste est décrite avec minu­tie sur un fond his­torique tout aus­si réal­iste car­ac­térisé par la vio­lence des prémices d’une guerre civile. C’est à tra­vers les sen­sa­tions du héros que nous palpons l’ambiance sur son île, mais aus­si les émo­tions qui ont forgé son car­ac­tère et ses déci­sions. Isabelle Steene­bruggen nous offre ici un réc­it très sen­si­ble, authen­tique et lumineux d’une grande justesse sur le par­cours remar­quable d’un homme qui a lou­voyé sa vie durant entre dif­férentes formes de vio­lences et qui a fait de son mieux pour avoir une vie décente.

Une his­toire qui fait réson­ner d’un accent par­ti­c­uli­er les pro­pos de Jean-Paul Sartre : « L’important ce n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous-mêmes nous faisons de ce qu’on a fait de nous ».

Séver­ine Radoux