L’Académie remet ses prix littéraires

le palais des académies

Le palais des Académies © Arllfb

L’A­cadémie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique a remis ses prix lit­téraires ce same­di 12 févri­er. Six récom­pens­es ont été décernées. Cha­cune est attribuée par un jury com­posé de mem­bres de l’A­cadémie.

Le grand prix des Arts du spectacle

carcaud take care

Ce prix annuel doté de 1.500 € récom­pense une oeu­vre théâ­trale, mais aus­si éventuelle­ment un scé­nario de ciné­ma ou de télévi­sion, un seul en scène, etc.

Le prix va à Noémie Car­caud pour Take care (Les oiseaux de nuit).

Le jury était com­posé d’Anne Car­li­er, François Emmanuel, Paul Emond, Xavier Han­otte, Car­o­line Lamarche.

L’avis du jury est présen­té par Car­o­line Lamarche :

Comé­di­enne de for­ma­tion, Noémie Car­caud est aus­si met­teuse en scène. Avec sa com­pag­nie fran­co-belge Le Corps Crie, elle con­stru­it ses spec­ta­cles en dévelop­pant un tra­vail d’écriture à par­tir du plateau, où les émo­tions sont portées par le corps autant que par la voix. Comme for­ma­trice, elle a dirigé de nom­breux stages et ate­liers, et depuis 2019 elle enseigne au cours Flo­rent à Brux­elles.
Dans Take care (éd. Les Oiseaux de Nuit), il s’agit de la fin d’un monde. Dans une famille com­posée de jeunes adultes de la même généra­tion, l’heure est au partage, cha­cun dis­posant de ressources iné­gales et de moti­va­tions diver­gentes. Les sept pro­tag­o­nistes se retrou­vent pour un week-end dans la mai­son famil­iale, isolée et vétuste, avec un trou, à rebouch­er ou non. Ensem­ble, ils doivent décider de la des­ti­na­tion de cette mai­son, préoc­cu­pa­tion aggravée par la présence par­mi eux d’une jeune fille frag­ile, Mona, dont l’avenir les préoc­cupe et polarise leur désar­roi. Autour de leurs ten­ta­tives mal­adroites de pren­dre soin d’elle, sur­gis­sent des dis­cus­sions, des dis­sen­sions, des angoiss­es com­munes ou non. Des sou­venirs refont sur­face, tout se rejoue comme en un kaléi­do­scope dont les dessins suc­ces­sifs se révè­lent par brisures. Mona sem­ble échap­per aux assig­na­tions et vivre dans sa bulle bien qu’elle dépende en par­tie, physique­ment, de ses proches. En atten­dant, la ques­tion se pose : qui, dans notre monde déstruc­turé, va veiller sur les frag­iles ? Qu’est-ce que cela veut dire « pren­dre soin » (take care) ? Quels intérêts sont en jeux ? Quelles attentes ? Quelles com­pen­sa­tions idéologiques, altru­istes, égoïstes, quel masque posé sur l’angoisse ? Et com­ment est-il pos­si­ble d’être à ce point « à côté de quelqu’un et ne rien voir de ce qui se passe à l’intérieur » ?
En décou­vrant Take care, on est frap­pé par la sim­plic­ité et la force des dia­logues. C’est leur mon­tage qui donne le rythme, provoque chez le spec­ta­teur, com­pas­sion, rire ou inquié­tude. Leur attri­bu­tion aux sept per­son­nages révèle les dif­férents car­ac­tères avec leurs désac­cords, leurs vac­ille­ments, leur ambiva­lence à l’heure de la fin, sinon du monde, du moins d’un cer­tain monde. Il y a quelque chose de tchékhovien dans cette vital­ité mélan­col­ique et drôle.
Depuis, Noémie Car­caud a pro­posé, au Théâtre de la Vie, Restes, où la présence des corps se fait encore plus organique, plus choré­graphiée, si l’on peut qual­i­fi­er de choré­gra­phie cette quête épuisée et farouche au pied d’un mur infran­chiss­able. Là aus­si se déploie un col­lec­tif avec ses querelles, ses sol­i­dar­ités, ses luttes de pou­voir ou sa quête d’une ten­dresse furtive. La pièce s’ouvre sur une cita­tion de Beck­ett : Nuit qui fais tant / implor­er l’aube / nuit de grâce / tombe… On est bien dans l’aujourd’hui et main­tenant de la nuit du monde, et dans une implo­ration de l’aube, du retour de la lumière, improb­a­ble pour l’heure… Demeure la grâce, pré­cisé­ment, de cette écri­t­ure.

La pièce de Noémie Car­caud a été préférée aux qua­tre autres final­istes :

Le grand prix de Poésie

pittau epissures

Prix annuel doté de 1500 €, le grand prix de Poésie est attribué pour l’ensemble d’une œuvre ou un recueil remar­quable d’un.e poète belge.

Le prix récom­pense Francesco Pit­tau pour son recueil Épis­sures, paru aux édi­tions L’arbre à paroles. Le même recueil avait précédem­ment valu à son auteur le prix de lit­téra­ture Charles Plis­nier.

Le jury était com­posé d’Éric Brog­ni­et, Corinne Hoex, Philippe Lekeuche, Yves Namur, et Gabriel Ringlet.

Le choix du jury est présen­té par Yves Namur :

Francesco Pit­tau est un auteur recon­nu dans ce qu’on appelle, à tort ou à rai­son, « la lit­téra­ture jeunesse ». Ain­si a‑t-il pub­lié plus d’une cen­taine de livres chez Gal­li­mard, au Seuil, chez Albin Michel ou à l’École des loisirs.
Il n’en était cepen­dant pas à son pre­mier recueil de poésie : Un crabe sur l’épaule était paru au Seuil et les Car­nets du dessert de Lune avaient pub­lié Une mai­son vide dans l’estomac et La quin­caille des jours. Aujourd’hui, notre Académie salue la pub­li­ca­tion d’Épis­sures à l’Arbre à paroles.
Rap­pelons sim­ple­ment que le nom épis­sure est féminin, provient du verbe épiss­er et que le Robert en donne deux déf­i­ni­tions : une réu­nion de deux bouts de corde, de câble ou de fil élec­trique par l’entrelacement des torons et d’autre part, un motif ou gar­ni­ture fait de lanières de cuir entre­croisées.
Ce recueil de plus de 250 pages entend nous balad­er dans le quo­ti­di­en d’un homme, dans ce qu’il y a de plus banal, au cœur même de la réal­ité. Si ce n’est que cette réal­ité est ici sub­limée. Le poète, et son sens aigu de l’observation, nous don­nant à voir ce qu’il faudrait peut-être regarder au-delà des sim­ples réal­ités : qu’il s’agisse d’un super­marché et « le froid de la soli­tude », de figues qu’on mange « dans l’éblouissement du petit matin », d’une ton­deuse et une pelouse, représen­ta­tion d’un monde sans pitié pour le pau­vre escar­got écrasé, etc.
Un livre, donc, où foi­sonne la banal­ité repen­sée. Qui ose par­ler de sa machine à laver ? Pit­tau ! Qui par­le d’une assi­ette creuse, métaphore de l’absence dont il est sou­vent ici ques­tion, et nous pro­pose d’y « met­tre autant de vie qu’elle peut en con­tenir » ? Pit­tau ! Qui fleurte avec la méta­mor­phose comme Gre­gor Sam­sa et se ver­rait bien en four­mi ? Pit­tau, je vous l’assure !
Épis­sures est un livre d’émotion, peut-être aus­si un brévi­aire de la mélan­col­ie, où pointent l’étonnement mais aus­si un cer­tain fatal­isme. Un livre qui, trans­posé dans la pein­ture, serait prob­a­ble­ment un tableau d’Edouard Hop­per… Reste à deman­der à l’auteur : « Lequel ? »

Le livre de Francesco Pit­tau a rem­porté le prix face aux qua­tre autres final­istes :

Le grand prix du Roman

dourson si les dieux incendiaient le monde

Récom­pense annuelle dotée de 1.500 €, le grand prix du Roman couronne un auteur ou une autrice belge, pour un ouvrage (roman, nou­velles, fic­tions en prose, etc.) pub­lié durant l’année.

Cette année, le prix va à un pre­mier roman : Si les dieux incen­di­aient le monde, d’Emmanuelle Dour­son, paru chez Gras­set.

Le jury était com­posé de Jean Claude Bologne, Gérard de Cor­tanze, François Emmanuel, Sylvie Ger­main, Jean Klein, Pierre Mertens, Jean-Luc Out­ers.

C’est François Emmanuel qui présente le choix du jury :

Si les dieux incen­di­aient le monde, pre­mier roman d’Emmanuelle Dour­son, a ent­hou­si­as­mé, sinon incendié, plusieurs mem­bres du jury du roman.
Grand texte choral en six longs chapitres, le roman explore un moment par­ti­c­uli­er d’une famille grande bour­geoise où la trans­mis­sion se fait par les femmes, fusion­nelles ou rivales.
Tra­ver­sant les mon­des du père Jean, d’abord, de sa fille aînée, Clélia, du mari de celle-ci, Yvan, de leur fille aînée, Katia, tout le roman se dirige vers son lieu d’apothéose au Palau de la Musi­ca de Barcelone, où Albane, la fille cadette, pianiste prodi­ge, va jouer l’opus 111 de Beethoven.
Il faut dire que tous les fils famil­i­aux vont à ce moment-là se renouer. Car Albane a claqué la porte de la famille quinze ans aupar­a­vant, elle s’est exilée à New York et elle revient pour la pre­mière fois en Europe pour ce con­cert unique dans ce décor somptueux, sous le regard des Walkyries du Palau de la Musi­ca.
Ajou­tons que Mona, la mère morte, s’invite dans l’univers intérieur des mem­bres de la famille, son mari, ses filles, sa petite fille… Elle seule par­le à la pre­mière per­son­ne et depuis l’ombre où elle se trou­ve, depuis l’espace invis­i­ble qu’elle a rejoint, elle sem­ble tir­er tous les fils des mono­logues et achem­iner tout le roman vers son point d’embrasement.
C’est cette qual­ité de sur-sen­si­bil­ité, d’ardeur de la langue, ces accents cos­miques, « woolfiens », bribes d’un réel à la fois très con­cret et pour­tant vibra­toire, qui a emporté l’adhésion de la majorité des mem­bres du jury.
C’est sans doute encore la tâche de la lit­téra­ture de con­vi­er les dieux dans le monde et de l’incendier quelque­fois. Ici, pour ce roman d’Emmanuelle Dour­son, mag­nifique­ment con­stru­it, orchestré, d’une matu­rité éton­nante pour une pri­mo-roman­cière, d’un style, d’une palette — musi­cale — qui promet une grande écrivaine.

Le livre d’Em­manuelle Dour­son a été préféré à celui des qua­tre autres final­istes :

Le prix Découverte

Annuel, le prix Décou­verte couronne une œuvre lit­téraire (prin­ci­pale­ment la poésie, mais égale­ment le roman, le théâtre…) d’un auteur, pri­or­i­taire­ment âgé de moins de 40 ans. Ce prix peut être attribué sur man­u­scrit.

Le prix Décou­verte est décerné à Flo­ri­an Pâque pour Avec le par­adis au bout (Les cygnes, 2021) et Eti­enne A. (Lans­man, 2021).

Cinq académi­ciens com­po­saient le jury : Éric Brog­ni­et, Paul Emond, Corinne Hoex, Philippe Lekeuche et Gabriel Ringlet.

Paul Emond explique le choix du jury :

Né en 1992, Flo­ri­an Pâque est égale­ment met­teur en scène et acteur. Après une pre­mière for­ma­tion théâ­trale à l’Académie César Franck de Visé et des études de philolo­gie romane à l’ULiège, il suit à Paris le cours Flo­rent, dans le cadre duquel il monte ses pre­miers spec­ta­cles. Il ani­me aujourd’hui la com­pag­nie Le Théâtre de l’Éclat. Le prix Décou­verte lui est décerné pour ses deux pre­mières pièces pub­liées, Avec le par­adis au bout (Édi­tions Les Cygnes) et Éti­enne A. (Lans­man Edi­teur). Le prix entend met­tre en évi­dence le tal­ent d’un jeune auteur mani­ant avec une égale maîtrise deux reg­istres très dif­férents : d’une part une œuvre chorale qui repar­court l’histoire du monde depuis la chute du Mur de Berlin, le moment où sont nés les acteurs pour lequel elle est rédigée ; de l’autre, une pièce intimiste où se trou­ve décrite l’existence sans hori­zon d’un manu­ten­tion­naire de la firme Ama­zon.
En une grande fresque cha­toy­ante com­posée de scènes rapi­des, Avec le par­adis au bout (ce titre est emprun­té à un vers de Ver­laine) évoque une série d’événements dra­ma­tiques ou de prob­lèmes majeurs qui ont mar­qué le début de ce siè­cle ; de Berlin en liesse en 1989, on passe entre autres à l’écroulement des Twin Tow­ers, la mise à feu du Moyen-Ori­ent, la crise finan­cière, l’incessante tragédie de la migra­tion, la poubel­li­sa­tion de la planète ou le début de l’actuelle pandémie. Des per­son­nages en tout genre, tan­tôt émou­vants, tan­tôt drôles et inat­ten­dus, à moins que n’apparaisse telle ou telle per­son­nal­ité con­nue ou que les acteurs s’expriment en leur pro­pre nom, se suc­cè­dent pour faire enten­dre le point de vue d’une généra­tion sur « ce nou­veau monde sans bous­sole », comme l’écrit Amin Maalouf. « J’ai mal au monde », dira un des inter­prètes ; et un autre : « Voilà vingt ans que nos enfances ont dis­paru ». D’où la ques­tion posée dans un dernier tableau con­sacré au net­toy­age de toi­lettes com­munes : « Mais quel matin pos­si­ble pour une nuit sans fin ? »
Four­mi par­mi les four­mis, soumis à une cadence épuisante, alors même que son chef lui reproche sa baisse de ren­de­ment (un siè­cle plus tard, Les Temps mod­ernes de Chap­lin sont tou­jours d’actualité), Éti­enne A. n’arrête pas, jusque dans ses rêves, d’expédier des car­tons. Même en ce soir du 24 décem­bre où se passe la pièce, il est obligé de prester, puisqu’il est tra­vailleur de nuit. Dans les heures qui précè­dent, il a porté les cadeaux de cir­con­stance à un père plutôt indif­férent ; son ex-femme a exigé inopiné­ment qu’il garde leur fils de sept ans pen­dant l’après-midi ; man­ag­er dans la même « grande famille » Ama­zon — le hasard veille à tout —, le nou­veau mari lui en a remis une couche sur ses mau­vais­es presta­tions. Quand il arrive au tra­vail, la col­lègue qui est l’objet de ses pen­sées con­stantes, lui annonce qu’elle va se mari­er. Cette vie de gri­saille, de mis­ère morale et de con­traintes per­ma­nentes, Flo­ri­an Pâque la décrit sans pathos mais avec empathie, voire avec ten­dresse, allant jusqu’à offrir à son pro­tag­o­niste, en guise de dénoue­ment, une échap­pa­toire de l’ordre de la fable poé­tique. Une descrip­tion accom­plie avec une grande justesse d’écriture qui, la plu­part du temps, évite le dia­logue et jux­ta­pose des tirades s’apparentant bien davan­tage au mono­logue, sinon au solil­oque.

Deux autres final­istes con­cour­aient dans cette caté­gorie :

  • Julien Goossens, L’entrepôt bar­bare (inédit)
  • Olivi­er Noria, Ren­dre Grâce (inédit)

Grand prix d’Histoire de la littérature

michel audiard georges simenon scénarios

Prix bien­nal doté de 1.500 €, le grand prix d’Histoire de la lit­téra­ture récom­pense l’auteur ou autrice belge, mais égale­ment l’auteur étranger écrivant en langue française, d’un ouvrage con­cer­nant l’histoire de la lit­téra­ture mais aus­si l’histoire des idées, des men­tal­ités et des courants lit­téraires.

Le prix va à Benoît Denis pour Michel Audi­ard – Georges Simenon (Insti­tut Lumière et Actes Sud, 2020.

Cinq académi­ciens for­maient le jury : Sophie Basch, Danielle Bajomée, Michel Brix, André Guyaux et Jacques Charles Lemaire.

Le choix du jury est présen­té par Danielle Bajomée :

À l’occasion du cen­te­naire de la nais­sance de Michel Audi­ard, Benoît Denis a voulu inter­roger trois films scé­nar­isés et dia­logués par celui-ci et adap­tés de romans de Simenon :

    • Le sang à la tête, de Gilles Grang­i­er, 1956 (le roman : Le Fils Car­dinaud, 1942) ;
    • Mai­gret tend un piège, de Jean Delan­noy, 1958 (adap­té du roman éponyme, 1955);
    • Le Prési­dent, d’Henri Verneuil, 1961 (adap­té du roman éponyme, 1958).

Ce fort vol­ume de 914 pages impres­sionne tout d’abord par le tra­vail de béné­dictin qui a dû présider à son élab­o­ra­tion : nous nous trou­vons ici, en effet, devant une recherche qui asso­cie édi­tion cri­tique des scé­nar­ios d’Audiard, genèse de la col­lab­o­ra­tion entre Simenon, Audi­ard et les réal­isa­teurs par­fois. Il s’agit d’une enquête ser­rée dans les cor­re­spon­dances échangées, dans des livres de sou­venirs, d’une enquête qui recourt à des témoignages et en passe par l’examen des con­trats passés : on imag­ine les heures con­sacrées à chercher des doc­u­ments à la Ciné­math­èque française, dans divers fonds audio­vi­suels (Ciné­math­èque de Per­pig­nan, Musée Jean Delan­noy, F. A. R. de La Rochelle, Archives de la Seine-Saint-Denis), dans les archives Simenon à Lau­sanne. On se représente le temps dévolu aus­si aux dis­cus­sions avec les ayants-droit… Les présen­ta­tions rigoureuses et éru­dites de Benoît Denis en por­tent la trace et per­me­t­tent de com­mencer à entrevoir pourquoi ces réal­isa­teurs ont choisi ces romans-là dans l’œuvre de Simenon. Pourquoi ils ont sol­lic­ité Audi­ard, quand ce n’est pas l’inverse.
Non con­tent d’établir la genèse — et les étapes — de la col­lab­o­ra­tion entre Simenon et Audi­ard, Benoît Denis exam­ine scrupuleuse­ment les remaniements inter­venus, du roman au scé­nario, et du scé­nario au film. Ain­si, l’édition des textes d’Audiard s’accompagne d’analyses solides qui man­i­fes­tent l’adop­tion (selon les mots de Jean-Claude Car­rière, « adapter, c’est d’abord adopter ») par Audi­ard d’un univers romanesque qui n’est pas le sien, lui qui est une sorte de dia­logu­iste-écrivain-caméléon. Ain­si aus­si Benoît Denis mon­tre, dans un souci d’exhaustivité, ce qui, du scé­nario au film achevé, a « bougé ». Les notes qui accom­pa­g­nent l’édition des scé­nar­ios autorisent, de la sorte, à juger des sup­pres­sions, des mod­i­fi­ca­tions, etc. qui sont, dans la plu­part des cas, dues aux acteurs esti­mant que cer­taines atti­tudes, cer­tains gestes ou pro­pos ne con­ve­naient pas au per­son­nage qu’ils incar­nent.
Dans ce livre hyper-doc­u­men­té, Benoît Denis reste cepen­dant très mod­este, esti­mant n’avoir pas la com­pé­tence d’un ana­lyste du ciné­ma. Il fait donc porter sa réflex­ion — magis­trale — sur les proces­sus de trans­po­si­tion et d’écriture scé­nar­is­tique, depuis les romans ; bref, il étudie textuelle­ment ce qui précède le film réal­isé, c’est-à-dire une esthé­tique, un style, un lan­gage, une rhé­torique (voir, sur ce point, les p. 20 et suiv­antes inti­t­ulées « Audi­ard et le spec­ta­cle de la parole »). L’examen de ces doc­u­ments de tra­vail non des­tinés à la pub­li­ca­tion (et hétérogènes : entre scé­nario, didas­calies, con­ti­nu­ité dia­loguée) s’accompagne d’une revue de presse qui témoigne de la récep­tion du film, avant et après sa pre­mière pro­jec­tion, et de fich­es tech­niques d’une pré­ci­sion con­stante.
Ce qui pas­sionne aus­si les spec­ta­teurs que nous sommes et qui ont revu peut-être ce « vieux ciné­ma » (c’est l’expression de Truf­faut) des années 50–60 qui porte l’estampille « qual­ité française », avant que la Nou­velle Vague ne vienne, pour un temps, le cru­ci­fi­er (Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle sort la même année sur les écrans que Mai­gret tend un piège, Ver­ti­go d’Hitchcock aus­si), est l’inscription de ces films et de ces scé­nar­ios dans le con­texte cul­turel, poli­tique et social du moment (voir sur ce point, entre mille autres moments, les dernières pages de l’analyse du Prési­dent, p.712 et suiv­antes). Les fortes qual­ités de cet his­to­rien de la lit­téra­ture qu’est Benoît Denis (qui a pro­duit des livres ou d’importants arti­cles sur l’engagement lit­téraire, sur Sartre, sur Genet et sur Simenon) opèrent ici dans ce que Véronique Bergen a nom­mé « une puis­sance de feu » — dans la recen­sion qu’elle a don­née de ce vol­ume aujourd’hui primé : avec Benoît Denis, ce sont les années qui ont fait la France de l’immédiat après-guerre qui revivent et se voient redess­inées dans toute leur extra­or­di­naire com­plex­ité (voir la page 59, par exem­ple).
Tout ceci est essen­tiel. Et la masse des don­nées offertes par cette étude est étour­dis­sante.
Mais ce qui est pro­pre­ment éblouis­sant — et relevé partout par la cri­tique — est l’importance qu’accorde Benoît Denis à la fig­ure d’un très grand acteur : Jean Gabin. Denis ose en effet l’hypothèse (qui sera véri­fiée) selon laque­lle celui-ci serait en quelque sorte — par­tielle­ment — un co-scrip­teur des scé­nar­ios et des films, sa notoriété et son tal­ent pesant forte­ment sur des mod­i­fi­ca­tions de l’intrigue (par exem­ple, lorsqu’il refuse de jouer le mari trompé). Benoît Denis démon­tre, par ailleurs, qu’Audiard devient, dans les années qui l’occupent, une sorte de « ges­tion­naire » de l’image de Gabin, celui-ci ne s’exprimant plus que selon les bons mots du dia­logu­iste-star et ce, jusqu’à la car­i­ca­ture.
Il y a là une très pro­fonde orig­i­nal­ité puisque non seule­ment Benoît Denis est con­scient du fait que le ciné­ma est tou­jours œuvre col­lec­tive (scé­nar­iste, chef opéra­teur, script, réal­isa­teur, déco­ra­teur, etc.), mais aus­si qu’il peut être dom­iné par la stature d’une vedette qui impose ses désirs et qui col­la­bore active­ment. Dans les pages inti­t­ulées « Le Tri­an­gle d’or » (p. 54 et suiv­antes), on décou­vre ain­si que Gabin aide à la recon­nais­sance d’Audiard, comme celui-ci invente pour l’acteur un lan­gage sin­guli­er ; dans le même temps, comme le démon­tre Denis , le per­son­nage mas­culin cen­tral chez Simenon « se gabinise » (voir les p. 309 et suiv­antes). Au point que, lorsque le film de Delan­noy (Mai­gret tend un piège) appa­raît sur les écrans, un excel­lent cri­tique, Jean de Baron­cel­li, ne s’y trompe pas en affir­mant qu’il a fal­lu ici « coudre ensem­ble » deux mythes dans une même enveloppe : Mai­gret et Gabin…

*

Dépas­sant — débor­dant — ce que l’on pro­duit habituelle­ment lorsqu’il s’agit d’étudier l’adaptation d’un texte lit­téraire à l’écran, ce livre majeur qui asso­cie tra­vail d’édition, de géné­tique lit­téraire, d’histoire de la langue et des men­tal­ités, renou­velle déci­sive­ment l’approche habituelle des rela­tions littérature/cinéma dev­enues un peu clichées. Il con­stru­it un espace où forg­er des out­ils neufs de lec­ture qui sor­tent, de manière magis­trale, cette artic­u­la­tion du lit­téraire au filmique de sa léthargie ; il con­tribue à pro­duire un sens nou­veau — extrême­ment com­plexe — à don­ner à ces grands films pop­u­laires trop vite exclus de la cinéphilie offi­cielle.

L’A­cadémie avait retenu qua­tre autres final­istes pour ce prix :

Le prix Verdickt-Rijdams

schoentjes litterature et ecologie

Désor­mais bien­nal, le prix Verdickt-Rij­dams récom­pense un auteur ou une autrice belge dont l’ouvrage porte sur le dia­logue entre les arts et les sci­ences.

Le prix va à Pierre Schoen­t­jes pour Lit­téra­ture et écolo­gie. Le mur des abeilles (Cor­ti, 2020).

Le jury était com­posé de cinq académi­ciens : Véronique Bergen, Lydia Flem, Jean Klein, Philippe Lekeuche et Yves Namur.

Yves Namur jus­ti­fie le choix du jury :

Le Verdickt-Rydams est un prix bien­nal — du nom de son généreux dona­teur —, il récom­pense un ouvrage por­tant sur le dia­logue entre les arts et les sci­ences. Au pal­marès de ce prix fig­urent les noms de Vin­ciane Despret, Isabelle Stengers, San­drine Willems, Jean-Pierre Otte, etc.
Ce prix 2021 est attribué à Pierre Schoen­t­jes pour son essai, Lit­téra­ture et écolo­gie, Le mur des abeilles, paru dans la col­lec­tion « Les essais », aux édi­tions Cor­ti, un vol­ume de plus de 450 pages. Pierre Schoen­t­jes est pro­fesseur de lit­téra­ture française à l’Université de Gand, auteur de plusieurs essais dont Poé­tique de l’ironie et Fic­tions de la Grande Guerre.
Cet essai entend répon­dre à la ques­tion suiv­ante : « Com­ment la lit­téra­ture s’empare-t-elle des ques­tions envi­ron­nemen­tales, pour penser notre présent et notre futur ? » Ce tra­vail cir­con­scrit à la lit­téra­ture con­tem­po­raine et à des auteurs belges, suiss­es et français, tente, selon l’expression d’Anne Pit­teloud, d’en « trac­er les lignes de force et les ques­tion­nements, tout en éclairant sa quête de formes nou­velles ».
Cette réflex­ion appa­raît récente dans la lit­téra­ture française alors qu’elle s’est dévelop­pée aux États-Unis depuis 1970. On pense là à Hen­ry David Thore­au. Et si la France avait son Giono, il faut évo­quer aujourd’hui Alice Fer­ney et Le règne du vivant ou Syl­vain Tes­son.
Ce vol­ume (et les autri­ces et auteurs aux­quels Pierre Schoen­t­jes s’attache) est de ceux qui nous mènent à cette réflex­ion qu’il faut tenir aujourd’hui, et c’est une urgence : com­ment un livre et son écri­t­ure peu­vent-ils ren­dre compte « des prob­lèmes et des défis en matière d’écologie » ?
S’il est impos­si­ble de résumer cet ouvrage, sachez sim­ple­ment qu’il est, par­mi d’autres points, ques­tion de lit­téra­ture verte qui « implique un partage avec la nature et inclut le principe de sol­i­dar­ité » ; de lit­téra­ture mar­ron, liée aux dif­férentes formes de pol­lu­tion ; et d’écriture postapoc­a­lyp­tique et ses scé­nar­ios de fin de monde.
Si Maeter­linck ne fait pas par­tie du cor­pus étudié, j’en ter­min­erai par ce mot de notre illus­tre Gan­tois : « On dirait que la nature ne sait pas ce qu’elle veut, ou plutôt, ne fait pas ce qu’elle veut, que quelqu’un lui retient le bras pour l’empêcher de trop bien faire. »

Trois autres final­istes con­cour­aient pour ce prix :