Chapelet de crimes au monastère

Benoit GOFFIN, Mess­es amères, Weyrich, coll. “Plumes du coq”, 2022, 20 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 9782874896811

goffin messes ameresVoici une enquête poli­cière qui vous offre une vis­ite dans le monde clos de la vie monacale. Le corps d’un jeune novice vient d’y être retrou­vé sans vie. Le médecin attitré du cou­vent qui vient con­stater le décès émet des doutes quant aux caus­es de la mort, mais l’insistance du prieur le per­suade d’en rester là. Lorsque de nou­veaux faits sanglants survi­en­nent peu après, le secret ne peut être gardé : deux autres frères se retrou­vent hos­pi­tal­isés et la police ouvre une enquête. L’intrusion des forces de l’ordre dans cet univers coupé du monde boule­verse le cours des choses. La vie y est d’ordinaire vouée à la prière et au silence, les con­ver­sa­tions sont réduites au min­i­mum, les offices ouverts au pub­lic sont les seuls moments de con­tact avec l’extérieur. C’est dire si les langues ne sont guère promptes à se déli­er face au com­mis­saire Philippe Légaut qui est en charge de l’affaire et qui représente la jus­tice des hommes là où pré­vaut celle de Dieu.

Mais l’émoi qui gagne la com­mu­nauté est prop­ice à révéler les ten­sions enfouies qui s’expriment mal­gré le silence. Celles qui entourent l’évolution tou­jours à la baisse des pos­tu­lants, le relâche­ment des mœurs, celles qui por­tent sur les modal­ités d’accueil des rares novices, objets de toutes les atten­tions, voire con­voitis­es. Sans par­ler des ressen­ti­ments vifs qui nais­sent de la promis­cuité et qui sour­dent entre ces hommes âgés et sou­vent aigris, plus prompts à assur­er leur con­fort qu’à pra­ti­quer l’ascèse, tout en sauvant les apparences. Et puis il y a d’autres men­aces, externes celles-là, qui provi­en­nent d’en-haut, de l’Union européenne, du Vat­i­can, de la direc­tion cen­trale de l’ordre. Elles touchent à des accu­sa­tions de com­plic­ité de l’ordre religieux qui aurait offert l’asile à d’anciens respon­s­ables SS à l’issue de la Sec­onde guerre mon­di­ale. Et comme les frères aban­don­nent l’usage de leurs nom et prénom en entrant dans les ordres où ils mènent une vie recluse, la dis­cré­tion est opti­male.

Le com­mis­saire Légaut aura fort à faire pour percer le mys­tère. Il lui fau­dra d’abord com­pren­dre la vie monacale, ses us et cou­tumes, son jar­gon pro­pre, les références bibliques per­ma­nentes. Il devra aus­si faire preuve de patience, tenir compte du rythme de vie spé­ci­fique, des liens hiérar­chiques internes. Il fini­ra par gag­n­er la col­lab­o­ra­tion du prieur, qui a per­du la maîtrise de la con­duite de ses pairs. Son enquête le mèn­era de Brux­elles  à Liège, et jusqu’en Ardenne, pour con­sul­ter des archives ou recueil­lir des témoignages. Et surtout, il sera témoin de la vie intense qui ani­me la com­mu­nauté au cours de la semaine sainte, qui précède la fête de Pâques, point d’orgue de l’année liturgique qui livr­era aus­si la vérité sur les crimes com­mis.

Pre­mier roman riche­ment doc­u­men­té, ce thriller monas­tique est né de la plume d’un his­to­rien qui ne manque aucune occa­sion de nous instru­ire. Il le fait avec tact, adop­tant volon­tiers la pos­ture d’un eth­no­logue au chevet d’une peu­plade men­acée par la vie mod­erne. Benoît Gof­fin tient le lecteur à sa mer­ci et son écri­t­ure soignée et ten­due y con­tribue large­ment, d’autant que s’y fau­file un humour sans relâche et fine­ment dis­til­lé qui finit de faire de ces Mess­es amères un épais mis­sel que l’on ouvre volon­tiers pour le sirot­er jusqu’à la lie.

Thier­ry Deti­enne