Lignes de fuite

Denis PEPIC, Déchi­tec­tures, Bous­tro­graphe et Le Comp­toir, coll. « Bous­tro­gra­phies », 2021, 10 €, ISBN : 978–2‑931175–02-06

pepic dechitecturesJ’accuse récep­tion
des langues désertes
non pas enfouies
mais bien cocass­es
facile à bec­queter
comme un pivert
dans le dos d’un arbre
dont le tronc
dans le sens du châle
se porte comme un gant 

Pre­mier recueil du poète Denis Pepic, pre­mier vol­ume de la nou­velle col­lec­tion « Bous­tro­gra­phies » co-édité par Le Bous­tro­graphe et Le Comp­toir, l’épatant recueil Déchi­tec­tures a la saveur des pre­mières fois. Il ne s’agit pour­tant pas du pre­mier texte de Denis Pepic : nous avons déjà pu le décou­vrir dans la revue plas­tique et poé­tique Bous­tro, mais égale­ment au tra­vers de son impli­ca­tion dans le Groupe Chro­ma­tique (2008–2015) qui réu­nis­sait des jeunes poètes lié­geois dont, entre autres, Lucien Dru­art et Thibaut Creppe.

S’ouvrant sur un poème inti­t­ulé « Night shop / night life » et sur « les toits de Liège », le recueil fait la part belle à la per­spec­tive, des panora­mas citadins aux angles morts intérieurs. Le point de fuite est sans cesse dévié, con­tre­car­ré par des temps d’arrêt sur la sur­face d’un écran, ou déplacé au gré des tra­jec­toires dans la cité ardente qui con­ver­gent vers la recherche d’une lib­erté insai­siss­able. À l’espace topographique de la ville (réelle ou virtuelle) se sub­stitue l’espace typographique d’une vie où les « déchirures du quo­ti­di­en » s’érigent en une car­togra­phie en 3D, criblée de trous et de trash, que vien­nent aug­menter les « typogra­phies imag­i­naires » de Pas­cal Lecler­cq. Ces dernières, ver­ti­cales, habi­tant presque démesuré­ment l’espace pag­i­nal, s’offrent à la vue comme autant de pentes glis­santes vers la langue tan­tôt sauvage tan­tôt lyrique de Denis Pepic.

[…]
Les con­ver­sa­tions s’empilent
tout autour de la rue
j’y sens un style nou­veau
dis­cern­er les corps
que je ver­balise

ceux que je m’abîme à fâch­er
c’est la tor­peur qui m’efface à la foule
je m’entraîne dans les nuages
mon corps y recèle ses stupé­fi­ants 

Dans le processeur poé­tique de Pepic, les mots ici assem­blés, dont cer­tains sont issus du reg­istre de la tech­nolo­gie et du jeu vidéo, sont con­ver­tis en une fic­tion qui floute les con­tours du « réel » comme le for­mule le poète : « La fic­tion n’est pas un rêve, elle est en jeu ». Inter­ro­geant de fac­to la numéri­sa­tion gran­dis­sante de notre vie intime et la place du virtuel dans notre quo­ti­di­en, le poème devient lui-même la mise en scène d’images con­v­enues et de lieux com­muns, que déchire l’éclat d’un « fuck ! » opposé aux con­ven­tions sociales. Cette mise en fic­tion ne fait pas l’économie d’un ques­tion­nement sur le « dis­cours », celui-ci ne pou­vant que traduire les ren­con­tres et les sen­sa­tions en petites par­celles déchi­tec­turées, sans cesse remis­es sur le méti­er, qui n’ont d’architecture que le pro­vi­soire.

Immense jeu d’attraction du verbe, Déchi­tec­tures est un parc de mon­tagnes russ­es aux accents cos­mopo­lites, que dessi­nent les courbes d’une poitrine et des nuits sen­suelles, les sons d’instruments divers et l’incursion de la langue anglaise. Y écla­tent des images ful­gu­rantes, mon­trant que l’analogie poé­tique, « au dos du numérique », a encore droit de cité.

Char­line Lam­bert