« Entrer dans une ombre »

Ludovic DROUET, Der­rière l’hôtel & autres réc­its, L’L édi­tions, coll. « Déam­bu­la­tions chercheuses », 2021, 138 p., 7 €, ISBN : 9782960153347

drouet derriere l hotelÀ celles et ceux qui vibrent d’expérimental, le livre Der­rière l’hôtel & autres réc­its est pour vous. L’L édi­tions, sur­geon de la struc­ture cul­turelle L’L Ι chercher autrement en arts vivants, pro­pose des livres – lente­ment et soigneuse­ment pub­liés – plongeant leurs racines dans le tra­vail d’exploration(s) mené par des chercheur·e·s ayant béné­fi­cié d’une rési­dence à L’L. On sait à quel point ces moments sus­pendus, retirés et con­cen­trés s’imposent comme essen­tiels dans un proces­sus de créa­tion ; on apprend qu’au sein du vivi­er brux­el­lois ils sont offerts en tant qu’espaces-temps dédiés à « une recherche sans oblig­a­tion de résul­tat », sans con­créti­sa­tion scénique à la clef. L’enjeu ne se niche pas dans un aboutisse­ment, mais bien dans la quête. Incom­men­su­rable.

Ludovic Drou­et, auteur et met­teur en scène, a nom­mé la sienne « L’ennemi et les galax­ies impos­si­bles ». Dans son éclairante post­face, lui à qui on n’avait « pas appris à chercher sans pro­duire, à chercher sans pro­jet » lève le voile sur la ten­sion née de l’introspection : « J’ai flirté avec le ver­tige des gaspilleurs de labyrinthe et goûté à une claus­tro­pho­bie para­doxale : celle d’être enfer­mé dans l’infini. » Dans les trois nou­velles que com­posent son recueil, les lim­ites se dérobent, heur­tent, se s’intensifient, blessent, s’effacent, se ram­i­fient tout à la fois. Le nar­ra­teur – tou­jours un « je » – les cherche et les fuit, dans un même mou­ve­ment. Devant un mur au bout du monde, dans un hôtel à l’architecture onirique ou entre les murs d’une mai­son élancée, il se perd dans des espaces dif­fi­cile­ment con­cev­ables ; il erre dans la répéti­tion de séquences, d’échappées, de sou­venirs.

Le mou­ve­ment et le change­ment tra­versent les réc­its de Drou­et et pour­tant une sen­sa­tion de sur­place étreint. Alors que les mots décrivent avec une minu­tie visuelle raf­finée, la représen­ta­tion men­tale demeure brumeuse. Drou­et coince le lecteur dans une atmo­sphère spilli­aer­ti­enne, le cap­ture dans une descente lynchéenne. Sa propo­si­tion textuelle se révèle épuisante. Et poé­tique. « Entr­er dans une ombre, c’est pren­dre un rac­cour­ci grâce auquel on peut ressor­tir à n’importe quel point du monde où une autre ombre se tient. » Nul ne sait où Drou­et a réap­paru suite à son voy­age intérieur, les traces scrip­turales qu’il en a lais­sées ne per­me­t­tent pas de stat­uer. Le lecteur, lui, garde de cette con­fronta­tion à son imag­i­naire une réelle impres­sion de déroute­ment et de flot­te­ment.

Samia Ham­ma­mi