Recoudre le corps du vivant…

Un coup de cœur du Car­net

Pas­cal LECLERCQ, Dans un pays pour­tant phénomé­nal, dessins de Ben­jamin Mon­ti, Herbe qui trem­ble, coll. “D’autre part”, 2022, 88 p., 13 €, ISBN : 9782491462406

leclercq dans un pays pourtant phenomenalSi nous suiv­ons avec atten­tion, depuis plusieurs années, la pro­duc­tion de Pas­cal Lecler­cq, c’est sans doute dans l’attente du plaisir de retrou­ver, à chaque nou­velle paru­tion, une musique bien per­son­nelle. Même s’il reste dis­cret, l’auteur pour­suit à tra­vers ses dif­férentes activ­ités de tra­duc­teur, de cri­tique, de romanci­er ou d’animateur de la revue Bous­tro une œuvre cohérente et exigeante. Avec ce dernier recueil de textes en prose, Dans un pays pour­tant phénomé­nal, il con­solide un peu plus encore son archi­tec­ture intime. Depuis une quin­zaine d’années déjà, l’auteur affine ses posi­tions, creuse tou­jours plus pro­fond le sil­lon de ses obses­sions, de ses inter­ro­ga­tions. Dans ces sept par­ties com­posées cha­cune de sept textes courts, l’écorce des nar­ra­teurs ne cesse de se fis­sur­er au con­tact d’un monde qui court tou­jours plus vite. Un monde à bout de souf­fle et sou­vent bur­lesque mais dont l’accélération inévitable imprime sur les corps d’insignes cica­tri­ces. Blessures indélé­biles que le poète tente de recoudre vaille que vaille même s’il pressent que l’opération restera vaine.

Le con­stat dès lors est plutôt noir, les mor­phoses de l’homme capa­ble de singer le caméléon ne suff­isent plus à tenir la tête hors de l’eau. Face au désen­chante­ment du monde, face aux amours délavées, aux années qui filent, les corps subis­sent l’intraitable assaut du temps.

Écartelé entre l’immense décep­tion que m’inspire le monde et l’explosion végé­tale du print­emps, – le pre­mière m’interdit tout élan d’enthousiasme envers la sec­onde. Ai-je sou­venir d’une année où l’exponentielle foli­a­tion des chèvrefeuilles, l’aromatisation de l’air par les lilas m’ont procuré des sen­ti­ments aus­si mit­igés ? […] Il n’est pas jusqu’au retour des araignées qui ne me foute le cafard, – sa noirceur se réfugie dans mon crâne pour échap­per aux toiles. 

Le temps de l’équarrissage des corps est venu ! Que faire dès lors que même la nature ne peut plus s’opposer à l’assaut des hommes ? Se pencher sur de dérisoires sou­venirs ? Rêver aux soirs noc­tam­bules quand la fête des fêtards s’englue dans les mémoires elles aus­si rav­inées par l’alcool et le désar­roi ? Se remé­mor­er les nuits fac­tices où il s’agira « de finir la soirée comme un chien aux yeux doux » ?

Cru­elle et onirique, la langue de Pas­cal Lecler­cq cherche à reli­er ces frag­ments de vies dis­per­sées. À recoudre les peaux déchi­quetées par les pluies acides du temps. La force de l’écriture tient ici en ce qu’elle parvient, dans sa nudité, à ren­dre l’absurdité des des­tins con­fron­tés à un présent débous­solé. Même les protes­tataires et leurs cris de révolte sem­blent un leurre. Que reste-t-il encore ?

Reste la vie que j’avais crue si douce, – et qui dans mon dos four­bis­sait ses armes. Reste la pos­si­bil­ité de par­tir, restent les devan­tures des mag­a­sins de luxe, devant lesquelles on reste pour rester. […] Restent les mains, les pieds, les corps de nos enfants en devenir, restent les têtes bien faites, reste le sou­venir des jours passés à s’étreindre, d’une peau qui frémit au pre­mier soleil du matin.

Dans ces moments inter­lopes et ces vies avortées où l’âme n’en finit pas de se gris­er, la poésie de Pas­cal Lecler­cq ne rend pas pour autant com­plète­ment les armes. Cer­tains moments, cer­tains endroits sem­blent échap­per au car­nage, cer­tains lieux que l’écriture chirur­gi­cale ici relie. Ceux de l’enfance peut-être, ceux des enfants sûre­ment, des ter­ri­toires con­nus et qui ras­surent mal­gré tout. Comme au sor­tir d’un rêve qui n’était pas vrai­ment un cauchemar mais presque, les mots for­ment les sutures d’une écri­t­ure liq­uide, lénifi­ante tels les ponts reliant les deux berges de la Meuse de ce « pays pour­tant phénomé­nal. »

Rony Demae­se­neer

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