Archives par étiquette : L’herbe qui tremble

Et quand a-t-on su quelque chose d’essentiel ? Quand ?

Un coup de cœur du Carnet

Véronique DAINE, Amoureusement la gueule, illustré de six dessins d’Anne Marie Finné, Herbe qui tremble, 2019, 62 p., 13 €, ISBN : 978-2-918220-99-2

La collection « D’autre part » de L’herbe qui tremble dirigée par Thierry Horguelin qui donne à lire des textes inclassables accueille un nouveau recueil de la poétesse gaumaise Véronique Daine. En introduction, une phrase du poète hongrois Janos Pilinszky : “Combien tard nous comprenons que la pénombre des yeux peut être plus précise que la lumière d’une lampe”. Cette citation laisse entrevoir que sous les apparences, il y a un paysage intérieur vivant, taillé dans une écriture organique où deux mots s’opposent l’un à l’autre : la gueule et le visage. Dans une danse animale presque sauvage, les mots sont comme des pulsations sanguines. Un rythme de chasse scande la langue dans une succession de courts fragments de prose poétique qui cognent, martèlent, poussent, soufflent et pulsent. Continuer la lecture

j’étais vivante et je voyais / la belle étrange / justesse de vivre

Véronique WAUTIER, Traverso, illustré de peintures d’Alain Dulac, L’herbe qui tremble, 2019, 110 p., 14 €, ISBN : 978-2-918220-88-6

C’est une voix majeure de la poésie d’expression francophone de Belgique qui s’est éteinte il y a quelques mois à peine, quand Véronique Wautier s’en allait sur la pointe du cœur et du verbe en laissant dans son sillage une dizaine de titres aussi puissamment fragiles que Chacun de nous est une foule (Le Coudrier, 2004), Le jour aux ignorants (Eranthis, 2010), Continuo (L’herbe qui tremble, 2017)… Puis voici que l’automne balaie les feuilles de Traverso jusqu’au seuil de l’absence, et le dialogue se renoue par delà, avec le naturel de ces complicités suspendues que même la mort est bien impuissante à déjouer. Continuer la lecture

Le voyage, « un alcool de vie »

André DOMS, Écrits du voyage, 3 vol., Herbe qui tremble, 2019 : Italiques, 208 p., 18 €, ISBN : 978-2-918220-83-1 ; Ibériques, 254 p., 18 €, ISBN : 978-2-918220-85-5 ; Balkaniques, 220 p., 18 €, ISBN : 978-2-918220-84-8 

Le poète André Doms nous livre, en trois denses volumes – Italiques, Ibériques, Balkaniques -, ses Écrits du voyage. Portés par une invocation vibrante : « en soi et par soi-même, le voyage m’emporte, m’ouvre, et je m’y adonne comme à un alcool de vie ».

Attirée par Italiques, je lisais avec plaisir : « l’Italie, première qui me donne à vivre les clartés méditerranéennes, physiques et métaphysiques ».

Son rapport majeur à l’Italie fut littéraire. De la rencontre avec l’écrivain et traducteur Franco Prete et quelques amis, initiateurs de la belle aventure d’Origine, pariant sur la reconnaissance mutuelle des poésies italienne et française, incarnée par de nombreuses publications alliant ferveur et rigueur, à la lecture inépuisable de poètes et romanciers, épinglant les Carnets de Dino Buzzati qui, « avec leurs réflexions, imaginations, apologues, angoisses et fantasmes, font un chant terrible de la solitude humaine ». Continuer la lecture

Anthologie des poésies (im)possibles

Laurent DEMOULIN, Poésie (presque) incomplète, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2018, 85 p., 14 €, ISBN : 978-2-918220-70-1

Poésie (presque) incomplète : le titre du recueil de Laurent Demoulin déjoue le fantasme de ces volumes compacts où le lecteur croit tenir, dans les mains, l’œuvre entière d’un homme, son âme peut-être et par-dessus tout, la Poésie – enfermée dans les pages, cadenassée sous les lignes de l’encre.

Continuer la lecture

L’amour et la guerre sous l’herbe qui tremble…

Jan BAETENS, Frédéric COCHÉ (gravures), Faire sécession, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2017, 112 p., 14 €, ISBN : 9782918220602
Luc DELLISSE, L’amour et puis rien, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2017, 119 p., 14 €, ISBN : 9782918220596

dellisse amour et puis rien 1Les éditons L’herbe qui tremble à Paris ont à coup sûr eu le nez fin en choisissant Thierry Horguelin pour diriger leur nouvelle collection baptisée « D’autre part ». Passionné de cinéma et de jazz, ancien libraire, chroniqueur, on le connaît avant tout pour le travail de fond qu’il effectue, avec rigueur, dans le monde de l’édition. Chineur invétéré, grappilleur de pépites littéraires oubliées dans les cales des notes de bas de pages, cet arpenteur livresque qui partage son temps entre Montréal, sa ville natale, Bruxelles et Paris est aussi et surtout auteur. On citera au passage l’un de ses derniers ouvrages, Alphabétiques, objet littéraire et ludique qui témoigne de son attachement à la contrainte oulipienne et qu’ont publié, il y a deux ans, les éditions… L’herbe qui tremble. Tir croisé donc qui aboutit aujourd’hui à la publication des deux premiers livres sous sa direction. Une première salve de qualité puisqu’on retrouve deux de nos écrivains confirmés qui partagent une même densité d’écriture mêlant méticulosité du trait, ironie malicieuse et haute teneur poétique. Continuer la lecture

De la brisure à la réconciliation : le poème témoigne

Fabien ABRASSART, Si je t’oublie : poème, préface de Philippe Lekeuche, peintures de Marie Alloy, L’Herbe qui tremble, 2017, 64 p., 13 €, ISBN : 9782918220442

abrassart si je t oublie.gif« S’il n’émeut le salaud à quoi bon le poète » : Fabien Abrassart résume ici le dilemme qu’Adorno formulait ainsi : « Comment encore écrire de la poésie après Auschwitz ? ». Auschwitz a en effet prouvé l’échec de la culture allemande, européenne, occidentale : après Auschwitz et dans cette culture, il ne peut y avoir d’art que selon Auschwitz, en fonction d’Auschwitz. Aucune image ne peut masquer Auschwitz. Après le nazisme, tout langage est devenu problématique. L’autre pôle dialectique du livre d’Abrassart, c’est la référence à Jérusalem, nom qui évoque le culte du dieu des Cananéens, Shalem, divinité de la création, de l’exhaustivité et du soleil couchant. L’étymologie de la ville repose sur deux racines chaldéennes : YeRu (la demeure, la ville) et ShLM (qui a donné les mots, en hébreu et en arabe, shalom et salaam, dont la signification actuelle est « paix », mais dont le sens originel était la complétude, l’achèvement). Continuer la lecture

C’est une perte fertile…

Un coup de cœur du Carnet

Véronique WAUTIER, Continuo, Peintures d’Anne SLACIK, L’Herbe qui tremble, 2017, 60 p., 13 €, ISBN : 9782918220527

wautier continuoJacques Izoard l’aurait à coup sûr savouré, ce recueil de poèmes, fragilement campé entre deux fanaux repeints au bleu Nicolas de Staël ; il lui aurait plu, le lyrisme discret, comme mis en sourdine sous la pudeur et la délicatesse d’expression, mais à l’émotion toujours vibratile, de Véronique Wautier dans Continuo. Lyrisme, car le « je » est assumé et réaffirmé tout au long de cette suite, mais il n’a rien de conquérant, d’agressif. Conscient de ses limites, il préfère au contraire se tenir sur les berges de son fleuve intérieur et constater le réel qui l’entoure, en usant du moins fiable des outils, le langage. Le langage ? Qu’il soit cet impossible lieu commun à ceux qui / parlent et ne parlent pas. Continuer la lecture