Archives par étiquette : L’herbe qui tremble

Naître au bout du rouleau …

Fabien ABRASSART, Vers la joie, peintures de Jean DALEMANS, L’herbe qui tremble, 2022, 81 p., 15 €, ISBN : 9782491462109

abrassart vers la joieQuatre rouleaux pour une marée de mots. Quatre rouleaux-chapitres mus par les replis des vagues absentes, peut-être sur les berges de la Mer Morte, aux alentours de Qumrân et qui forment l’ossature du dernier recueil de Fabien Abrassart, Vers la joie. Poète discret et exigeant, auteur de quatre livres en 20 ans, il semble approfondir ici une réflexion entamée dans son précédent livre, Si je t’oublie, publié en 2017 chez le même éditeur. Quelle poésie, quels mots pour dire l’atrocité, pour parler après l’atroce ? Comment repousser, repenser le néant avec les mots de la tribu ? Continuer la lecture

Un tonnerre textuel

Constance CHLORE, Le mot Orage, Herbe qui tremble, 2022, 86 p., 16 €, ISBN : 978-2-491462-34-5

chlore le mot orage« UN JOUR LE MOT ORAGE S’EST DÉCHAÎNÉ »

Dans la continuité de son recueil L’air respirait comme un animal, dans lequel la fourrure de l’air enveloppait la plus exacte animalité, Constance Chlore poursuit dans Le mot Orage, à l’instar des nuages, le « dépliement d’ailes » de sa langue en louvoyant encore entre logos et phoné. Dans ce « livre-poèmes », l’infini(tésimal) tutoie le vertige et donne corps au « je » : « Ce qui s’ouvre : les champs de ma vie présente ». C’est le vivant qui est célébré, zébré d’éclairs. Continuer la lecture

Recoudre le corps du vivant…

Un coup de cœur du Carnet

Pascal LECLERCQ, Dans un pays pourtant phénoménal, dessins de Benjamin Monti, Herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2022, 88 p., 13 €, ISBN : 9782491462406

leclercq dans un pays pourtant phenomenalSi nous suivons avec attention, depuis plusieurs années, la production de Pascal Leclercq, c’est sans doute dans l’attente du plaisir de retrouver, à chaque nouvelle parution, une musique bien personnelle. Même s’il reste discret, l’auteur poursuit à travers ses différentes activités de traducteur, de critique, de romancier ou d’animateur de la revue Boustro une œuvre cohérente et exigeante. Avec ce dernier recueil de textes en prose, Dans un pays pourtant phénoménal, il consolide un peu plus encore son architecture intime. Depuis une quinzaine d’années déjà, l’auteur affine ses positions, creuse toujours plus profond le sillon de ses obsessions, de ses interrogations. Dans ces sept parties composées chacune de sept textes courts, l’écorce des narrateurs ne cesse de se fissurer au contact d’un monde qui court toujours plus vite. Un monde à bout de souffle et souvent burlesque mais dont l’accélération inévitable imprime sur les corps d’insignes cicatrices. Blessures indélébiles que le poète tente de recoudre vaille que vaille même s’il pressent que l’opération restera vaine. Continuer la lecture

La visibilité est bonne

Un coup de cœur du Carnet

Karel LOGIST, Tout est loin, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2022, 120 p., 16 €, ISBN : 978-2-491462-39-0

logist tout est loinTout est loin : voilà bien une logistisation, une karellogisterie – un flou entretenu qui a du charme. Car rien n’est plus vrai et rien n’est moins faux quand le sentiment de proximité nous saisit à chaque poème, renversant le titre du recueil, malicieusement. Avec une simplicité d’apparence, Karel Logist sait comment dessiner les contours du trouble en nous rapprochant par le poème des paysages humains.

Se saisissant des mots de tous les jours, le poète esquisse ici les malentendus de l’existence. « Je ne trouverai point / de meilleurs compagnons / pour chanter mes saisons / ou dire mes chagrins », écrit-il. De fait : Continuer la lecture

Ultimation du présent

André DOMS, Anachroniques, Herbe qui tremble, 2021, 146 p., 18 €, ISBN : 978-2-491462-22-2

doms anachroniquesAnachroniques est le deuxième volet d’un diptyque, cette fois consacré au temps lorsque le premier, sorti un an plus tôt, fut spatial : Topiques pour le monde actuel. Alors, en vue de cette deuxième recension, je me suis rendu chez l’auteur à Wépion. C’était fin janvier et André Doms m’a d’emblée conduit dans son jardin pour me montrer, fier et ravi, son hamamélis en fleur ; ce qui n’arrive qu’une fois l’an en plein hiver. Ses fleurs sont autant de petits feux végétaux jaunes dont les pétales explosent en traits d’oursin depuis un noyau de velours bordeaux. Continuer la lecture

Trajectoire d’un électron libre

Luc DELLISSE, Une vie d’éclairs, Herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2022, 108 p., 14 €, ISBN : 9782491462253

dellisse une vie d eclairsUn professeur de scénario devrait-il mener une vie parfaitement romanesque ? Par ailleurs, le personnage de son livre devrait-il faire preuve d’un pragmatisme soigné et d’une ironie rigoureuse ? Enfin, faudrait-il que le personnage et le professeur se confondent, assujettissant le récit à un état d’oscillation chronique entre faux et usage de faux ? Que le lecteur zélé se laisse prendre à ce jeu troublant et le livre, le personnage, le professeur le conduiront comme un seul homme au gré d’un roman à deux-cent-vingt volte-face. Continuer la lecture

Contre la douleur, la couleur…

Philippe MATHY, Dans le vent pourpre, Gouaches André RUELLE, Herbe qui tremble, 2021, 116 p., 16 €, ISBN : 9-782491-462161

mathy dans le vent pourpreConstitué de sept sections, chiffre symbolique s’il en est, présent dans de nombreuses cultures, désignant l’absolu, la totalité, l’émergence d’un monde nouveau et l’union des contraires, le présent recueil de Philippe Mathy, rehaussé de gouaches sur papier du peintre André Ruelle (Charleroi, 1949), s’inscrit dans l’esthétique habituelle du poète, avec toutefois une tonalité plus noire, plus dramatique pour les poèmes écrits pendant une résidence d’écrivain à Verdun ainsi que pour ceux de Jours de cendre. Dans le vent pourpre ; Dehors, mains ouvertes ; Rive de Loire et Belle-Ile s’offrent comme des suites renouant avec une méditation sur la beauté de la nature, méditation non dénuée de gravité, sur la sensibilité et l’ouverture à l’autre, sur la fragilité de la vie mais aussi son incomparable pouvoir d’émerveillement. Des poèmes de circonstance clôturent un recueil de belle facture, avec d’incontestables réussites, comme dans ce poème dédié à la mémoire d’André Schmitz : « (…) tes poèmes brûleront encore/comme le feu bleu d’une ambulance/sans que nous sachions/si elle nous conduit à te rejoindre/ou peut-être à nous guérir/de la blessure de vivre. » Continuer la lecture

Fin des Lumières

André DOMS, Topiques pour le monde actuel, Herbe qui tremble, 2020, 146 p., 17 €, ISBN : 978-2-491462-04-8

doms topiques pour le monde actuelTopiques pour le monde actuel s’ouvre avec un visage dual en très gros plan, inquisiteur, reproduction d’une peinture de Jean Morette. Deux grands yeux ronds fixent et en regard, la première phrase d’André Doms est : Comme la neige, l’Empire est un linceul sur des grouillements qui finiront par avoir raison de lui — raison de vie, qui crève gel et croûtes. Où l’Empire est métonymie de notre société, de toutes les sociétés, dont le brouhaha corrode leurs socles jusqu’à d’inéluctables débâcles. Continuer la lecture

Sur les sentiers de soi

Un coup de cœur du Carnet

Alain DANTINNE, Amour quelque part le nom d’un fleuve, illustrations Jean Morette, Herbe qui tremble, 2020, 271 p., 17 €, ISBN 978-2-491462-00-0

dantinne amour quelque part le nom d'un fleuveÀ vivre depuis quelques mois comme des reclus, on en viendrait presque à perdre le nord et dès lors, la notion du voyage. Étourdis, désorientés, nous n’avons, comme seul horizon, que celui de la chambre autour de laquelle nous bombinons. Dans cette attente de nouveaux départs, la lecture du volume-anthologie d’Alain Dantinne, Amour quelque part le nom d’un fleuve, ravive l’espoir. Celui non seulement d’envisager reprendre la route, entonner une fois encore le chant des pistes mais plus essentiel peut-être, celui de pouvoir choisir son exil intérieur. Et c’est justement par ce titre que débute la déambulation dans l’œuvre du poète-voyageur Dantinne. Toute la tension qui anime l’écriture de l’auteur est là, présente dès ce premier recueil[1], dans le titre même du premier poème sobrement intitulé Voyage. Continuer la lecture

Jan Baetens le sécessionniste

Jan BAETENS, Comme un rat, Herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2020, 170 p., 15 €/ ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-491462-05-5

« Plus nous avançons dans une langue et plus son mystère s’épaissit. » Voici l’un des aphorismes que l’on peut glaner au fil de la déambulation à laquelle nous convie Jan Baetens, chasseur subtil de raretés – mais, une fois atteint un certain seuil de littérarité, quel livre ne devient pas un hapax ? La phrase énonce une vérité, pourtant sa limpidité formelle suffirait à en contredire le sens. Et voilà justement où se situe le charme irréductible de l’écriture de Jan Baetens : elle ose dire en toute clarté l’opacité la plus profonde des mots et des textes. Elle se fait passeuse d’énigmes en traversant d’un pas primesautier des labyrinthes qui feraient suinter d’angoisse d’autres plumes, prétendument plus sérieuses, plus stylées. Continuer la lecture

(Se) dépouiller

Carino BUCCIARELLI, Singularités, Herbe qui tremble, 2020, 127 p., 15 €, ISBN : 2-491462-01-7

[…] nous habitons nous-mêmes
notre langage
partageant avec la faune de notre verbe
des chambres glacées
où des miracles se produisent 

Le titre du recueil Singularités de Carino Bucciarelli (éditions L’herbe qui tremble) fait d’emblée écho à la notion de « singularité » développée par Stephen Hawking. L’exergue du recueil, qui explicite cette notion et confirme cet écho, indique que c’est bien à l’aune de l’infiniment petit et de l’infiniment grand que les poèmes seront appréhendés. Singularités est formé de trois sections différentes, intitulées « Quelques visages », « Dix étincelles » et « Couleurs inouïes ». Carino Bucciarelli précise, dans l’avant-propos, d’où émanent certaines de ces parties et ajoute : « j’aimerais qu’on retienne Singularités et mon recueil Poussière paru en 2019 comme les deux seuls livres attestant de ma production poétique. » Manière pour l’auteur, non pas vraiment de désavouer les précédents recueils, mais d’affirmer les recueils Singularités et Poussière comme étant le plus en adéquation avec sa démarche. Continuer la lecture

Et quand a-t-on su quelque chose d’essentiel ? Quand ?

Un coup de cœur du Carnet

Véronique DAINE, Amoureusement la gueule, illustré de six dessins d’Anne Marie Finné, Herbe qui tremble, 2019, 62 p., 13 €, ISBN : 978-2-918220-99-2

La collection « D’autre part » de L’herbe qui tremble dirigée par Thierry Horguelin qui donne à lire des textes inclassables accueille un nouveau recueil de la poétesse gaumaise Véronique Daine. En introduction, une phrase du poète hongrois Janos Pilinszky : “Combien tard nous comprenons que la pénombre des yeux peut être plus précise que la lumière d’une lampe”. Cette citation laisse entrevoir que sous les apparences, il y a un paysage intérieur vivant, taillé dans une écriture organique où deux mots s’opposent l’un à l’autre : la gueule et le visage. Dans une danse animale presque sauvage, les mots sont comme des pulsations sanguines. Un rythme de chasse scande la langue dans une succession de courts fragments de prose poétique qui cognent, martèlent, poussent, soufflent et pulsent. Continuer la lecture

j’étais vivante et je voyais / la belle étrange / justesse de vivre

Véronique WAUTIER, Traverso, illustré de peintures d’Alain Dulac, L’herbe qui tremble, 2019, 110 p., 14 €, ISBN : 978-2-918220-88-6

C’est une voix majeure de la poésie d’expression francophone de Belgique qui s’est éteinte il y a quelques mois à peine, quand Véronique Wautier s’en allait sur la pointe du cœur et du verbe en laissant dans son sillage une dizaine de titres aussi puissamment fragiles que Chacun de nous est une foule (Le Coudrier, 2004), Le jour aux ignorants (Eranthis, 2010), Continuo (L’herbe qui tremble, 2017)… Puis voici que l’automne balaie les feuilles de Traverso jusqu’au seuil de l’absence, et le dialogue se renoue par delà, avec le naturel de ces complicités suspendues que même la mort est bien impuissante à déjouer. Continuer la lecture

Le voyage, « un alcool de vie »

André DOMS, Écrits du voyage, 3 vol., Herbe qui tremble, 2019 : Italiques, 208 p., 18 €, ISBN : 978-2-918220-83-1 ; Ibériques, 254 p., 18 €, ISBN : 978-2-918220-85-5 ; Balkaniques, 220 p., 18 €, ISBN : 978-2-918220-84-8 

Le poète André Doms nous livre, en trois denses volumes – Italiques, Ibériques, Balkaniques -, ses Écrits du voyage. Portés par une invocation vibrante : « en soi et par soi-même, le voyage m’emporte, m’ouvre, et je m’y adonne comme à un alcool de vie ».

Attirée par Italiques, je lisais avec plaisir : « l’Italie, première qui me donne à vivre les clartés méditerranéennes, physiques et métaphysiques ».

Son rapport majeur à l’Italie fut littéraire. De la rencontre avec l’écrivain et traducteur Franco Prete et quelques amis, initiateurs de la belle aventure d’Origine, pariant sur la reconnaissance mutuelle des poésies italienne et française, incarnée par de nombreuses publications alliant ferveur et rigueur, à la lecture inépuisable de poètes et romanciers, épinglant les Carnets de Dino Buzzati qui, « avec leurs réflexions, imaginations, apologues, angoisses et fantasmes, font un chant terrible de la solitude humaine ». Continuer la lecture

Anthologie des poésies (im)possibles

Laurent DEMOULIN, Poésie (presque) incomplète, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2018, 85 p., 14 €, ISBN : 978-2-918220-70-1

Poésie (presque) incomplète : le titre du recueil de Laurent Demoulin déjoue le fantasme de ces volumes compacts où le lecteur croit tenir, dans les mains, l’œuvre entière d’un homme, son âme peut-être et par-dessus tout, la Poésie – enfermée dans les pages, cadenassée sous les lignes de l’encre.

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L’amour et la guerre sous l’herbe qui tremble…

Jan BAETENS, Frédéric COCHÉ (gravures), Faire sécession, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2017, 112 p., 14 €, ISBN : 9782918220602
Luc DELLISSE, L’amour et puis rien, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2017, 119 p., 14 €, ISBN : 9782918220596

dellisse amour et puis rien 1Les éditons L’herbe qui tremble à Paris ont à coup sûr eu le nez fin en choisissant Thierry Horguelin pour diriger leur nouvelle collection baptisée « D’autre part ». Passionné de cinéma et de jazz, ancien libraire, chroniqueur, on le connaît avant tout pour le travail de fond qu’il effectue, avec rigueur, dans le monde de l’édition. Chineur invétéré, grappilleur de pépites littéraires oubliées dans les cales des notes de bas de pages, cet arpenteur livresque qui partage son temps entre Montréal, sa ville natale, Bruxelles et Paris est aussi et surtout auteur. On citera au passage l’un de ses derniers ouvrages, Alphabétiques, objet littéraire et ludique qui témoigne de son attachement à la contrainte oulipienne et qu’ont publié, il y a deux ans, les éditions… L’herbe qui tremble. Tir croisé donc qui aboutit aujourd’hui à la publication des deux premiers livres sous sa direction. Une première salve de qualité puisqu’on retrouve deux de nos écrivains confirmés qui partagent une même densité d’écriture mêlant méticulosité du trait, ironie malicieuse et haute teneur poétique. Continuer la lecture