Imprévisible et lumineux,  le poème

Colette NYS-MAZURE, À main levée : poésie, Ad Solem, 2022, 107 p., 17 €, ISBN : 9782372981255

nys-mazure a main levée« Écrire à main levée, comme pour laisser les mots en liberté, ou les rendre à leur vocation originaire. Non pas désigner, ou définir, mais évoquer l’inapparent dans les situations qui lui donnent une figure fugitive», tel est le propos d’une autrice qui vient de publier dans le même temps que ces poèmes d’À main levée un ensemble de pages évoquant un parcours de vie : Par des sentiers d’intime profondeur. Pour Colette Nys-Mazure, la marche, au propre comme au figuré, y est une métaphore d’une voie spirituelle jamais coupée de la réalité charnelle. Observer, contempler, faire silence, comme dans toute ascèse, est le véhicule d’une irruption qui transforme à jamais l’ordre des choses, nous sauvant du néant ou de l’insignifiance. Elle ajoute aussi : « Pour écrire, j’ai besoin d’une forme de paix intérieure, alors que se multiplient les trappes secrètes s’ouvrant sous mes gestes, les replis de terrain masquant les gouffres. Dans cet état fébrile, comment permettre à l’imprévisible de surgir ? » C’est bien de ce surgissement-là qu’il est question dans le phénomène de l’écriture poétique :

Dédiés aux souffles sans frontière
ils tendent l’oreille aiguë
vers les échos hors d’atteinte
et les murmures de l’instant 

Il leur vient d’étranges paroles
ancrées dans l’humus
ils redoutent l’assèchement
autant que l’excès

Ces poèmes, semblables à une collection d’instantanés, rassemblés dans neuf parties successives cohérentes, sont des observations et des réflexions sur les liens entre l’écriture, la perception, l’affect et  la vie. L’imprévisible — ce qui n’est pas préconçu, ce qui ne peut être confiné — y génère une transfiguration de la réalité. On y retrouvera quelques invariants de l’œuvre  mazurienne : les déplacements, les voyages, les trajets (à pied, en train) ; l’attention aux saisons et à la nature ; les relations humaines ; la clôture et le seuil ; la perte, le deuil et l’espérance. Mais aussi une trame réflexive née du rapport que le poète établit entre l’espace et le temps, le dehors et le dedans. Le proche et le lointain s’y mêlent pour faire sens et déjouer, si possible, la mort. Ce qu’exprime, entre autres textes ou métaphores, le dernier poème du livre sobrement titré Au revoir

Dans Cinq leçons sur la psychanalyse (1908), Freud définit la notion de « complexe », se basant sur les travaux de Jung et de Riklin, qui, dès 1906, avaient soumis des patients à des expérimentations d’associations où un mot-réponse faisait écho à un mot-stimulus. Jung explique à ce propos, dans On the Doctrines of complexes qu’il n’y a que « quelques préoccupations personnelles auxquelles les interférences dans l’expérience (d’association induite) renvoient. […] une telle préoccupation personnelle est toujours une collection d’idées diverses, liées ensemble par un ton émotionnel qui leur est commun. Avec un peu de pratique et d’expérience on acquiert facilement la faculté de collecter les mots-stimuli qui sont le plus susceptibles d’être accompagnés d’interférence, on peut ensuite combiner leur signification et en déduire les préoccupations intimes des sujets ».

Une telle lecture de la psyché humaine est identique à la manière dont fonctionne la pensée primitive et traduit de même les processus à l’œuvre dans le langage poétique. Un espace et un temps donnés provoquent, à partir d’un initial noyau de silence, la survenue d’un mot, d’une image, d’un ensemble procédant par cercles concentriques. D’un point de vue métatextuel, les citations émaillant les différentes sections du recueil sont un bon indicateur : elles portent sur la poésie, la vie, la perte, le passage. Elles charpentent l’ensemble et désignent les thèmes à la manière dont des mots-réponses font écho aux mots-stimulus des poèmes, eux-mêmes générés par l’observation phénoménologique que pratique le poète. Ce désamarrage est essentiel : la marche permet de rompre l’enfermement, la contemplation des éléments naturels suscite l’émergence d’un certain nombre d’échos et d’affects, l’observation des autres dans leurs faits et gestes, leur travail, leurs peines et leurs joies donne sens aux solitudes et aux rencontres, aux partages :

Au nid de la maison
Sur le seuil
À travers l’aire libre                                                                                                                                        

Aller-retour
Dans l’imaginaire
Jamais confiné

Telle est la leçon de la lumière quand le poème lui donne vie.

Éric Brogniet

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