La fabrique de héros : une exposition sur les éditions Dupuis

Le musée des Beaux-Arts de Charleroi a fait peau neuve et a démé­nagé dans les  anci­ennes  écuries de la « caserne Defeld ». Ce site de la ville haute a été entière­ment recon­fig­uré. Il accueille aus­si Charleroi Danse ain­si que la mon­u­men­tale tour bleue de la police, un point de repère majeur dans le paysage urbain. Le musée présente une sélec­tion par­ti­c­ulière­ment soignée de ses col­lec­tions artis­tiques  per­ma­nentes, dans une scéno­gra­phie qui priv­ilégie l’interaction entre les œuvres et le pub­lic. Elle invite les vis­i­teurs à redé­cou­vrir son pat­ri­moine et à en con­serv­er la mémoire.

De mémoire, il en est aus­si beau­coup ques­tion dans l’espace d’expositions tem­po­raires situé au rez-de chaussée. Pour clô­tur­er une fois encore le débat « la bande dess­inée est-elle de l’art ?», le musée des Beaux-Arts accueille en ses murs une expo­si­tion orig­i­nale et inédite con­sacrée aux 100 ans des édi­tions Dupuis. Cette expo­si­tion est organ­isée con­join­te­ment par la ville de Charleroi et les édi­tions Dupuis.

Spirou

Un des pre­miers Spirou

Dupuis et sa rédac­tion du jour­nal Spirou sont tou­jours référencés à la célèbre adresse rue Destrée, 52 à Marcinelle. Toute­fois l’intégration depuis 2004 de cette mai­son au groupe inter­na­tion­al  Média Par­tic­i­pa­tion risquait peu à peu de faire per­dre la mémoire d’une grande aven­ture édi­to­ri­ale spé­ci­fique à nos régions. Cette mémoire se trou­ve reviv­i­fiée par cette expo­si­tion, qui se veut à la fois plaisante et acces­si­ble tout en restant ambitieuse. Elle fait aus­si la part belle à des doc­u­ments rares, inso­lites et orig­in­aux, issus de col­lec­tions par­ti­c­ulières et sélec­tion­nés par un trio com­posé de l’éditeur Benoit Frip­i­at, du rédac­teur en chef de Spirou Mor­gan Di Salvia et d’un de ses prédécesseurs, Thier­ry Tin­lot.

L’exposition est établie dans un espace de 400 mètres car­rés, lumineux et haut de pla­fond, qui accueil­lait autre­fois les chevaux de cav­a­lerie. Elle est dotée d’une scéno­graphique con­tem­po­raine. En phase avec le titre de l’exposition, elle évoque un univers de fab­rique et d’entrepôt.

Con­ces­sion aux tra­di­tion­nelles mis­es en scènes de la bande dess­inée, l’accès à La fab­rique de héros débute par une recon­sti­tu­tion : celle du bureau du  célèbre « Mon­sieur Dupuis ». Ce poste de direc­tion fut d’abord celui du fon­da­teur, l’imprimeur Jean Dupuis. Une sélec­tion d’archives et d’objets aide à se famil­iaris­er avec le per­son­nage : un patron pater­nal­iste, catholique, patri­ote et homme d’idées neuves. Dupuis déci­da résol­u­ment de diver­si­fi­er son activ­ité d’imprimerie en pub­liant des revues pour le grand pub­lic, dotées d’un ancrage belge, agréables à lire, et d’une moral­ité garantie: sont ain­si apparus Bonnes soirées, Le mous­tique, et bien sûr, à par­tir de 1938, Spirou, l’écureuil  et garçon espiè­gle wal­lon. Jean Dupuis savait s’entourer et mit résol­u­ment son cer­cle famil­ial à con­tri­bu­tion. Il con­fia des respon­s­abil­ités à ses fils Paul et Charles, qui lui suc­cédèrent, ain­si qu’à son beau-fils néer­landais René Matthews, qui se chargea des pub­li­ca­tions des­tinées à la Flan­dre. Dupuis a pu aus­si compter sur des per­son­nes de con­fi­ance : Jean Doisy, Joseph Gillain (Jijé, qui dessi­na Spirou) ou Fer­nand Dineur, créa­teur de Tif et Ton­du. Ils ont été les piliers d’une mai­son qu’a rejointe ensuite toute une pléi­ade de scé­nar­istes et de dessi­na­teurs fab­uleux. Ils sont à l’origine d’une impres­sion­nante galerie de héros et d’héroïnes, qui n’a pas cessé de grandir. Il a aus­si pu s’appuyer sur des tal­ents com­mer­ci­aux, comme celui de Georges Tro­is­fontaines qui dévelop­pa la ges­tion des droits et la pub­lic­ité. Enfin, la famille Dupuis pou­vait compter sur le per­son­nel d’une imprimerie per­for­mante, qui comp­ta plus de 700 per­son­nes : le mod­èle édi­to­r­i­al Dupuis était intime­ment lié à la maîtrise de la pro­duc­tion indus­trielle. 

couverture inédite d'un recueil Spirou par Chaland

Cou­ver­ture inédite d’un recueil Spirou par Cha­land

L’exposition se pour­suit en une série de sept séquences de type « ate­liers », dans lesquelles les con­nais­sances et la curiosité du vis­i­teur sont  mis­es à con­tri­bu­tion. Elle débute par le suivi du tra­vail des dessi­na­teurs, des scé­nar­istes et des col­oristes, leurs out­ils, leurs inspi­ra­tions. On retrou­ve ensuite une part con­sacrée au tra­vail édi­to­r­i­al et à quelques enjeux liés à la cen­sure. La pro­duc­tion de masse est évo­quée par la présence d’une palette entière de « l’album du petit Spirou » en cours de livrai­son aux entre­pôts de dis­tri­b­u­tion. Aujourd’hui, l’imprimerie Dupuis a dis­paru ; comme ses con­frères, l’éditeur se fait livr­er ses com­man­des par des prestataires.

Un ate­lier est aus­si con­sacré aux décli­naisons audio­vi­suelles et aux pro­duc­tions dérivées. Elles fig­urent dans l’ADN de la mai­son d’édition dès ses orig­ines ; dessins ani­més, club d’amis de Spirou, théâtre, fig­urines, anci­ennes ou plus récentes etc.

L’exposition fait la part belle à des pièces inso­lites ou dev­enues rares. À titre d’exemple, les pas­sion­nés retrou­veront toute une col­lec­tion de « mini-réc­its à découper» pub­liés dans Spirou ain­si qu’un numéro du jour­nal de la Noël 1961, dont la cou­ver­ture est dotée d’une queue de Mar­supil­a­mi : elle avait été col­lée sur chaque exem­plaire par les pen­sion­naires de la prison de Charleroi. 

Le webtoon con­tem­po­rain, la BD  numérique à scroller n’est pas oublié du par­cours,  cha­cun a l’opportunité de l’expérimenter avec l’aide d’un casque de réal­ité virtuelle. 

Des dizaines de planch­es orig­i­nales accom­pa­g­nent l’exposition, avec des auteurs inscrits au pan­théon de la bande dess­inée, mais aus­si d’autres créa­teurs, moins régulière­ment célébrés.

Plusieurs planch­es sont dis­séminées dans le par­cours mais les prin­ci­pales œuvres sont rassem­blées dans une sec­tion par­ti­c­ulière. C’est, à notre sens, la par­tie qui pour­ra le plus ravir les ama­teurs, par sa diver­sité et la qual­ité de sa sélec­tion. À la suite des grands noms de l’Âge d’or de l’après-guerre, la sec­tion mon­tre ain­si de belles planch­es de Bernard Yslaire, Jean-Philippe Stassen, Jean-Claude Ser­vais, Her­mann, Benoît Féroumont, Olivi­er Gren­son, Chris­t­ian Durieux, Pierre Bail­ly et Céline Fraipont etc. On y trou­vera aus­si Clara Lodewick et des planch­es de son tout récent roman graphique Mer­el qui vient de sor­tir dans la bien nom­mée col­lec­tion « Les ondes Marcinelle ».

Enfin, le lecteur, quel que soit son âge, n’est pas l’oublié de la fab­rique : il a accès à une bib­lio­thèque mon­u­men­tale et peut s’installer, le temps qu’il souhaite, dans un espace de lec­ture.

La fabrique de héros catalogue

Le cat­a­logue de l’ex­po­si­tion

La fab­rique de héros s’accompagne d’un livre de 200 pages, signé José-Louis Boc­quet et Serge Hon­orez, tous deux des piliers de la mai­son d’édition. Sans être un cat­a­logue, le livre est doté d’une icono­gra­phie qui fait la part belle à de nom­breuses de pièces présen­tées dans l’exposition.

Le rédac­tion­nel est de lec­ture plaisante et acces­si­ble. Con­stru­it à par­tir d’une année déter­minée, chaque arti­cle relate une suc­ces­sion d’épisodes remar­quables de la vie des édi­tions Dupuis : citons par exem­ple, l’apparition de Spirou (1938), celles de Jean Val­har­di (1941) et de l’Oncle Paul (1951), l’épisode des Dis­ques du Ménestrel (1959), la nais­sance de Nat­acha (1970), de Kid Pad­dle (1997), du Petit Poilu (2007) ou l’arrivée du pilote Michel Vail­lant, héros du jour­nal Tintin qui a rejoint l’écurie Dupuis en 2012.

Les disques du Menestrel

Les dis­ques du Ménestrel

L’article de con­clu­sion affirme que « les héros sont immor­tels ». L’affirmation est peut-être ambitieuse. Toute­fois, l’exposition est en mesure de con­tribuer à en trans­met­tre la mémoire, au moins pour quelques nou­velles décen­nies.

Bruno Mer­ckx

 En pratique

Dupuis, la fab­rique de héros
Musée des Beaux-Arts – Boule­vard Mayence, 67 – 6000 Charleroi
Jusqu’au 30 juil­let 2023
Mar­di-ven­dre­di : 9h > 17h ; Same­di et dimanche : 10h > 18h
Site inter­net

 

Pho­tos : Bruno Mer­ckx