Quelque chose d’heureux

Luc DELLISSE, Mers intérieures, Car­net d’exil 2021, Le Cormi­er, 2022, 74 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87598–032‑8

dellisse mers interieuresLes poètes sont pris dans cette tour­mente de vivre chaque jour comme le pre­mier. Pour eux, il n’y a pas d’ac­quis. Tout s’ef­face, tout est à repren­dre sans fin. Luc Del­lisse est poète, pas­sion­né­ment. À chaque mot, il s’investit. À chaque ligne, il tend cette corde raide du funam­bule qui pèse ses pas. À chaque phrase, il rompt, mais pour mieux partager.

Dans ses Mers intérieures, on ne plonge pas. C’est un jour­nal imag­i­naire, rétro­spec­tif : celui de l’année 2021, « une année comme les autres, excep­té que j’ai jeté l’ancre dans le temps ». Une fois cette balise larguée, à même les flots de la mémoire, on peut quit­ter le temps compt­able et l’aventure com­mence. Ce ne sont plus douze mois qui sont tra­ver­sés ici, mais « Qua­tre saisons. Un seul regard ». Pour voir quoi ? Un défilé d’images et d’impressions qui ne nous appar­tien­dront jamais entière­ment, puisque ce sont d’abord les siennes ; une suite de vérités aus­sitôt retournées, de leçons de ténèbres qu’un brusque lever de rideau bal­aie sans état d’âme.

Car Luc Del­lisse est de ces écrivains rares qui ne pré­ten­dent rien nous appren­dre. Ils nous offrent juste le loisir de con­tem­pler en leur com­pag­nie cette fasci­nante coulée de temps qu’est une vie. Ils nous con­fient com­ment eux s’y pren­nent pour endur­er ce cru­el enchante­ment et nous lais­sent libres du quitte ou dou­ble.

Comme toute lib­erté grande, ce mode d’être a ses exi­gences. La pre­mière : « Il faut écrire pour rien. Ne pas avoir d’œuvre en vue. Ni dis­ci­pline, ni ser­ment. On n’est pas là, c’est tout. » Des mod­èles ? la Simone Weil (un des seuls noms pro­pres présents dans ces pages) de L’enracinement, et sans doute le Paul Valéry des Cahiers, en fil­igrane de la dynamique errante qui porte la voix « pour attein­dre le but. Celui que nous nous sommes choisi et qui pour­tant nous dépasse ».

Est-ce la dis­po­si­tion des mots sur la page qui con­di­tionne l’énonciation, ou l’inverse ? Une étrange alchimie a lieu en tout cas : dans les pros­es, le « on » – pronom mir­i­fique, investi de toutes les plas­tic­ités iden­ti­taires, enveloppe aus­si char­nelle que diaphane car mul­ti­ple et unique, et qui con­dense l’homo éty­mologique – se fraie un chemin. Il est le seul habil­ité à con­va­in­cre la pre­mière per­son­ne que, d’ancrages en exils, elle est dev­enue « l’âme des autres ». Dans les vers libres, sou­vent, place au dia­logue entre le je et le tu. Ensem­ble, ils s’aiment, dansent, se sépar­ent, se jau­gent dans le com­bat ou le plaisir (quelle dif­férence ?). Ces poèmes brefs, manières de chan­sons douces et inquié­tantes aus­si, sont autant de dia­logues débouchant sur le nous. Le pos­si­ble se rou­vre.

Au détour d’un para­graphe, Luc Del­lisse, mali­cieux, revendique « l’écriture exclu­sive ». Si red­outable soit-elle, la for­mule ne fait qu’exprimer la dis­ci­pline à laque­lle s’astreint l’auteur, de livre en livre, de peau en peau. Toute com­plic­ité se doit d’être immé­di­ate, et un homme pressé comme lui applique mieux que quiconque cet impératif. Voilà com­ment son lecteur ne se sent jamais seul ; voilà comme il lui est révélé qu’à tout moment, le maître mot reste « bon­heur ».

Frédéric Sae­nen

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