À vos destins

Car­o­line LAMARCHE, Éme­lyne DUVAL, Le livre du des­tin, La pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2023, 64 p., 15 €, ISBN: 978–2‑87429–129‑6

lamarche duval le livre du destinNou­velle curiosité de la col­lec­tion « La petite pierre » aux édi­tions brux­el­lois­es La pierre d’alun, Le livre du des­tin ou la div­ina­tion par les cartes du Mar­quis de La Pierre d’Alun se veut aus­si bien ludique et léger qu’ésotérique. L’ouvrage, en effet, ne cam­ou­fle pas ses inten­tions. Il a pour voca­tion de prédire l’avenir en s’appropriant le plus libre­ment pos­si­ble les règles de la div­ina­tion.

En ouver­ture, la pré­face du Livre du des­tin décrit les pro­tag­o­nistes d’un curieux jeu de rôle. Un jour, un Mar­quis n’en étant pas vrai­ment un, ancien coif­feur puis déten­teur d’une galerie d’art, « [à] l’heure du par­fait ray­on­nement de son dou­ble des­tin, [éprou­ve] le besoin d’en prédire la tra­jec­toire future ». Le voilà donc qui com­mande à une col­lag­iste un jeu de cartes div­ina­toires. Parce qu’il est néces­saire d’user sans détours du lan­gage pour traduire les visions de l’avenir, une poète est à son tour enrôlée.

Ces fig­ures prim­i­tives ren­voient, par l’intermédiaire d’un clin d’œil, aux êtres de chairs à qui revient la pater­nité du Livre du des­tin : Jean Mar­che­t­ti, directeur de la mai­son d’édition et com­man­di­taire de l’ouvrage ; Éme­lyne Duval, col­lag­iste ; Car­o­line Lamarche, poète, qui signe ici sa sec­onde con­tri­bu­tion à la col­lec­tion « La petite pierre ». 

L’une et l’autre, cha­cune dans le style qui lui est pro­pre, s’associent par­faite­ment pour accueil­lir au mieux la con­trainte qui leur est imposée. Poèmes et col­lages se font face et se répè­tent. Autrement dit, le poème traduit en mots ce que prédit le col­lage. Dans l’exercice, Car­o­line Lamarche brille par son appar­ente sobriété. Il n’est pas ques­tion d’envolées où l’inspiration guiderait la main de la poète. Son usage du verbe est aus­si fin que parci­monieux.

Une régu­lar­ité de la forme rythme Le livre du des­tin et con­fère à ses pré­dic­tions l’aura de l’inéluctable. Chaque poème se com­pose de trois vers. Les deux pre­miers sont ancrés dans le présent tan­dis que le troisième vers dit l’avenir comme une con­séquence de ce qui est déjà en train de se pro­duire. L’ensemble du ter­cet ren­voy­ant aux col­lages d’Émelyne Duval, ils con­ti­en­nent dès lors eux aus­si en leur sein le présent et l’avenir. 

emelyne duval extrait du livre du destinLa puis­sance 

Aux mouch­es tech­nologiques, un destri­er s’affronte.
Son har­nais d’or reflète des midis aveuglants
Sa puis­sance ray­onne, vous voilà plein d’allant.

Il est intéres­sant et sou­vent amu­sant de décou­vrir com­ment Car­o­line Lamarche décrypte le tra­vail d’Émelyne Duval. Se voulant une porte ouverte sur l’inconscient, celui-ci offre au lecteur-spec­ta­teur une lib­erté inter­pré­ta­tive à laque­lle il est bon de céder. Nait ain­si une con­fronta­tion inévitable entre le regard du lecteur et celui de la poète qui remet en per­spec­tive et qui nour­rit sans les invalid­er les divers­es impres­sions du lecteur.

Le lud­isme dont fait preuve l’ouvrage s’exprime jusque dans sa nature dès l’instant où, para­doxale­ment, Le « livre » du des­tin se révèle être un jeu de cartes. Inspirées du tarot et des sym­bol­iques de ses arcanes majeurs, les 25 cartes ont cha­cune pour titre un nom com­mun qui ren­voie sou­vent aux grands jalons, aux grands con­cepts et aux grands états de l’existence (la beauté, la méta­mor­phose, la loi, l’enfant, la nais­sance, la nuit…) Pour en pren­dre con­nais­sance, il n’y a pas de règle : elles se lisent dans l’ordre ou se tirent au hasard.

Le for­mat de la col­lec­tion « La petite pierre » compte pour beau­coup dans cette lib­erté de lec­ture. Ouvrage de petite taille, pas plus grand que la main, ses pages à l’épais gram­mage sont main­tenues ensem­ble par une reli­ure à anneaux. Celle-ci per­met tan­tôt d’opposer le poème au col­lage, faisant d’eux le rec­to et le ver­so d’une même carte, tan­tôt de les mir­er de con­cert, le livre bien ouvert au bout des doigts, y reposant, exposé, comme sur un lutrin.

Se dégage de l’ensemble un sen­ti­ment de luxe à con­som­mer sans mod­éra­tion et d’une grande maîtrise, tant du point de vue du tra­vail édi­to­r­i­al que du tra­vail de créa­tion. Que vous soyez scep­tiques ou amis de l’ésotérisme, tous les niveaux de lec­ture vous sont per­mis. La pra­tique de la div­ina­tion ain­si renou­velée tire en effet le meilleur par­ti de l’association du texte et de l’image au béné­fice de la lit­téra­ture.

Camille Tonel­li