L’étendard de la liberté

Alain DANTINNE, Une gravure satanique, Weyrich, coll. « Plumes du Coq », 2023, 136 p., 16 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 9782874898761

dantinne une gravure sataniqueDes années sep­tante à nos jours, ces qua­torze nou­velles met­tent en lumière des instants de vie très dif­férents les uns des autres. Cer­taines sont irriguées d’un pen­chant poli­tique, d’autres exposent des par­cours beau­coup plus per­son­nels. Mais toutes témoignent d’un cer­tain idéal lib­er­taire, avec le vagabondage et l’insoumission pour seules armes. De longueur vari­able et ponc­tuées d’humour, les nou­velles nous empor­tent aux qua­tre coins de la Bel­gique et du monde : l’Ardenne belge, Paliseul, l’Entre-Sambre-et-Meuse, mais aus­si l’Espagne, l’Écosse, le Con­go, le Chili…

Daniel tente de sauver, d’une injuste saisie judi­ci­aire, une gravure de Féli­cien Rops. Un homme repense tou­jours à ce corps mou sur lequel il a un jour marché dans la Meuse. Un jeune garçon de dix-huit ans voy­age dans l’Espagne fran­quiste. Un autre homme tente d’apporter un pneu de moto à un ami par­ti vivre au fin fond du Zaïre. Lam­bert, quant à lui, aime pos­er son regard sur un vieil arbre remar­quable qui trône der­rière sa petite mai­son sur la crête. Un cerisi­er « réservé à la rêver­ie et aux utopies enfan­tines », ain­si qu’aux vach­es qui y pais­sent en toute tran­quil­lité. Un kinésithérapeute est rongé par son licen­ciement et son voy­age à Madrid n’y change rien. Hélène pré­pare le dîn­er d’adoration – des têtes de veau – pour l’ab­bé Dieudon­né et tous ses com­pars­es. André et Danièle se ren­dent dans une abbaye pour suiv­re une for­ma­tion en cou­ple qui pour­ra les aider à retrou­ver le chemin de la com­mu­ni­ca­tion pos­i­tive. On plonge égale­ment dans le passé de Pablo Neru­da, à tra­vers l’épopée d’un vieux cheval en tis­su tout rapiécé, qu’il a sauvé de la casse. Vic­tor ne dort plus depuis qu’un de ses élèves s’est sui­cidé. Frédéric, enfin, racon­te une pas­sion amoureuse qu’il a vécu avec un jeune punk, lors d’un voy­age en Écosse.

Dans quelques nou­velles plus cour­tes, Alain Dan­tinne s’exerce à quelques ful­gu­rances lit­téraires et dévoile tout son tal­ent d’écrivain. Nous vous lais­sons en juger :

J’ai recon­nu cette fébril­ité cré­pus­cu­laire quand je me suis retrou­vé devant l’Incendie de Sodome, le petit tableau d’Henri Bles. L’artiste n’a pas représen­té une ville en feu, il a peint l’incendie. Les flammes se propa­gent sur les berges du fleuve. Entre elles, un pon­ton, diaphane, relie d’inséparables peurs. À l’avant-plan, quelques maisons tour­nent le dos au châ­ti­ment, posées mal­adroite­ment sur l’eau, pais­i­bles, inno­centes. Der­rière ce vil­lage improb­a­ble, d’étranges roches gris­es, cos­miques, trouées comme pour laiss­er pass­er un saint, un Christ, un trou­peau. 

La descrip­tion en devient aus­si belle que l’œuvre elle-même. Féli­cien Rops, Hen­ri Bles, Pablo Neru­da, Jean-Luc Godard, Léo Fer­ré, Kei­th Har­ing, Gus­tave Flaubert ou encore Walt Whit­man… les références artis­tiques abon­dent. Poète et romanci­er, jadis pro­fesseur de let­tres et de philoso­phie, Alain Dan­tinne est attaché à l’art et aux beaux mots.

Je veux descen­dre de la feu­trine de mon verbe, me détach­er de ces mots désuets et me jeter du haut de la falaise, dans le vent des prochaines défaites, ressen­tir la force d’un rachis mil­lé­naire. 

On se délecte tout autant du côté pit­toresque, rur­al de cer­taines nou­velles que du con­tenu plus poli­tique d’autres. On sent l’amour de l’auteur pour les voy­ages, la lit­téra­ture et l’art pic­tur­al. Une gravure satanique, recueil pub­lié aux édi­tions Weyrich, regorge d’exquises descrip­tions et est écrit dans une langue soutenue et cha­toy­ante.

Longtemps, Fred ressen­tit les pul­sions d’un corps apprivoisé, la douceur d’une peau aimée. Il savait ce qu’éprouvait Ralph chaque soir dans ses draps de rêves et d’angoisse. Ce n’était pas de la tristesse ou cette tristesse était déli­cieuse. Ne trichaient-ils pas avec le temps ? Tout ceci ne devait en être qu’une faille. Mais ne cher­chaient-ils pas tous deux, dans la nuit som­bre de l’amour, la per­sis­tance d’une faible clarté boréale ? 

Émi­lie Gäbele

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