Stan au Congo

Fran­cis GROFF, La piste con­go­laise, Weyrich, coll. « Noir cor­beau », 231 p., 20 € / 15,99 €, ISBN : 978–2‑87489–884‑6

groff la piste congolaiseEn 2019, nous décou­vri­ons avec plaisir Morts sur la Sam­bre et Vade retro, Féli­cien !, où Fran­cis Groff par­tic­i­pait au pre­mier élan d’une col­lec­tion ini­tiée par l’éditeur Olivi­er Weyrich et l’auteur Chris­t­ian Libens. Ce dernier se fendait, en par­al­lèle d’Une petite his­toire du roman polici­er belge de langue française. « Noir cor­beau », « une belge col­lec­tion de polars, d’enquêtes noires, d’histoires crim­inelles, de thrillers, bref, de romans policiers d’aujourd’hui », répondait à un plan de vol solide et par­ti­c­ulière­ment bien­venu en ces temps où l’identité de notre com­mu­nauté (FWB) pose ques­tion.

Qua­tre années plus tard, Fran­cis Groff s’est érigé en tête de gon­do­le de la col­lec­tion, creu­sant un sil­lon avec ténac­ité et tal­ent. La piste con­go­laise est déjà le 6e tome des aven­tures de l’enquêteur ama­teur Stanis­las Bar­ber­ian, un « bib­lio­phile dis­tin­gué » orig­i­naire de Wal­lonie mais instal­lé à Paris.

Le pro­logue est un micro-thriller :

Est-ce la douleur qui le sor­tit de son état coma­teux ? Ou plutôt cette nausée qui lui mon­ta bru­tale­ment dans la gorge comme un trop-plein acide ? Lorsqu’il com­prit qu’il était réveil­lé, Stanis­las Bar­ber­ian regret­ta aus­si vite d’être con­scient… 

Où a atter­ri notre héros ? Com­ment est-il arrivé là ? Quel est le cadavre à ses côtés ? Les indices s’insinuent. Une machette, un site indus­triel, une grue :

Il se trou­vait dans une par­tie prob­a­ble­ment désaf­fec­tée du chantier naval Chan­ic qui longe le fleuve Con­go dans la baie de Ngaliema, à l’ouest de Kin­shasa. 

Stanis­las est en fâcheuse pos­ture. Au Con­go ! Engagé dans une lutte sans mer­ci, une course con­tre la mon­tre, con­tre la mort. Fin du pro­logue, dont on devine qu’il s’agit d’un frag­ment de l’épisode final, et ouver­ture d’un roman en flash-back. Tout avait com­mencé « quelques semaines plus tôt », quand un col­lec­tion­neur de Libra­mont avait con­nec­té notre expert ès livres à un cousin avide de rentabilis­er une étrange par­tie d’héritage : un cof­fret con­tenant un car­net et un fla­con, le tout venu du Con­go et d’un ancêtre ayant vécu des dizaines d’années en Afrique. Stanis­las a à peine pris le dossier en charge, vague­ment intéressé par le car­net (et ses notes rel­a­tives à des plantes), tout dérape. Le cousin est retrou­vé mort, les pieds brûlés. Il a donc été tor­turé pour avouer.  Avouer quoi ? Les voisins ont aperçu cinq Africains mais la police pense à un règle­ment de comptes lié à des dettes de jeu. Pour­tant, très vite, les mêmes Africains se met­tent à rôder du côté de la petite amie de Stan, à Brux­elles. Et…

Tan­dis que la police patauge en Bel­gique, notre enquê­teur ama­teur va larguer les amar­res pour résoudre une affaire aus­si inso­lite qu’inquiétante. Direc­tion le Con­go, le Bas-Con­go plus pré­cisé­ment, tel qu’on nom­mait la région de Boma, Mata­di, etc. du temps des colonies. Direc­tion un jardin botanique excep­tion­nel et les traces de son fon­da­teur (et bien­fai­teur de l’humanité ?) Justin Gillet, un Jésuite peu catholique, ou d’autres traces encore, celles de Simon Kim­ban­gu, le prophète d’une nou­velle reli­gion, mar­tyrisé hier mais plébisc­ité aujourd’hui.

En cours de route et de péripéties, nous tra­ver­sons le Con­go con­tem­po­rain, ses charmes et son chaos, ses clichés et ses sur­pris­es, nous croi­sons une galerie de per­son­nages bien cam­pés et revisi­tons des pages d’histoire. Cette aven­ture de notre Tintin mod­erne (tou­jours prêt à tout laiss­er tomber pour courir après le crime, le mys­tère, guet­té par des dossiers qui flairent bon la magie, l’épisode his­torique, le moment sig­ni­fi­catif dans un décor mar­quant) esquisse un point d’acmé de la série dans la série (Bar­ber­ian dans « Noir cor­beau »). C’est que Fran­cis Groff, avec sa Piste con­go­laise, par­ticipe avec éthique au très salu­taire retour sur le passé et à une explo­ration sans fard du présent. Il n’est jamais ques­tion de digres­sion pesante mais nous inté­grons, au détour des pages et des rebondisse­ments, des rap­pels et des infor­ma­tions : les con­séquences pos­i­tives et néga­tives de la con­struc­tion du chemin de fer,  le kim­ban­guisme, une épopée religieuse qui sera en aval et en amont de l’intrigue, etc.

En clair ? La piste con­go­laise s’avère au pre­mier niveau un réc­it agréable et con­fort­able, par­cou­ru par les ten­sions du polici­er et du thriller, mais Fran­cis Groff, comme dans le cas des bons vins, offre une deux­ième salve de saveurs, une exten­sion de con­science du lecteur.

Philippe Remy-Wilkin

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