La guerre des illusions

André FRANKINPer­son­ne et les autres, Édi­tion et intro­duc­tion de François Coad­ou et Frédéric Thomas, La Nerthe, 2023 [1960], 116 p., 16 €, ISBN : 978–2‑490774–33‑3

frankin personne et les autresRécem­ment, Raoul Vaneigem cher­chait une… fac­ture de gaz et tom­ba sur le tapuscrit de la pièce du lié­geois André Frankin (1925–1990), Per­son­ne et les autres. Cela fit…explosion et don­na lieu à cette pub­li­ca­tion qui rétablit l’histoire de cet étrange per­son­nage et intel­lectuel qui écriv­it la seule pièce de théâtre de l’Internationale sit­u­a­tion­niste (IS). On ne la con­nais­sait que par sa pré­face, pub­liée en décem­bre 1960 dans le numéro 5 de la revue Inter­na­tionale sit­u­a­tion­niste, et par quelques men­tions dans la cor­re­spon­dance de Guy Debord.

Mais qui fut donc André Frankin, cet étrange auteur de cette pièce remar­quable­ment présen­tée et analysée dans son con­texte his­tori­co-poli­tique et lit­téraire des années 50–60 par François Coad­ou et Frédéric Thomas ? Une part de l’histoire intel­lectuelle et révo­lu­tion­naire de l’Eu­rope de cette époque, mar­quée par le mou­ve­ment marx­iste, est présente dans les débats de l’IS. Les détourne­ments con­tre les avant-gardes et ce que l’on appela la société de con­som­ma­tion et la « Société du spec­ta­cle » (Debord) étaient les formes les plus fréquentes des opéra­tions des sit­u­a­tion­nistes.

Frankin tra­verse la vie dans un grand chaos per­son­nel, malade, mar­qué par la soli­tude et un alcoolisme dés­espéré. Une obses­sion le hante, qui est d’écrire libre­ment dans ce mou­ve­ment où il est « hors sec­tion » (à Liège, « loin » des man­i­fes­ta­tions de l’IS de Brux­elles et de Paris). Il ren­con­tre régulière­ment le pat­a­physi­cien André Blavier avec qui il entre­tient une cor­re­spon­dance et des vis­ites régulières. Il a aus­si une for­ma­tion marx­iste bien avant celle de Debord. Pen­dant la Grande Grève de l’hiver 60–61 en Bel­gique, il pub­lia plusieurs textes de sou­tien à la Gauche du temps.

André Frankin fait de sa pièce une matière absol­u­ment proche de la défla­gra­tion à l’époque où Claudel, Brecht, Ionesco, Beck­ett étaient les fig­ures d’un temps échoué dans l’absurde, le nihilisme, la révolte de class­es… Ce livre est aus­si un objet pré­cieux et pré­cis à pro­pos de  l’his­toire du mou­ve­ment intel­lectuel, artis­tique et philosophique de notre 20e siè­cle qui a forte­ment influ­encé les rites de per­for­mances ou cer­taines pra­tiques artis­tiques con­tem­po­raines.

Mais que racon­te cette pièce ? De fac­ture clas­sique, on y par­le beau­coup, on y  développe des dia­logues d’affrontements de théories et les charges con­tre la spec­tac­u­lar­i­sa­tion de la société ne man­quent pas.

En ce sens, Per­son­ne et les autres une mar­que et un témoignage furieux d’une époque tumultueuse où l’IS fai­sait des essais pro­gram­ma­tiques de la Révo­lu­tion…

Frankin met en scène vingt-trois réfugiés poli­tiques, dont l’un s’ap­prête à rejoin­dre d’Es­pagne pour com­bat­tre du côté des Répub­li­cains en 1936.

Qua­tre élé­ments con­sti­tués d’une dizaine de per­son­nages peu­plent la pièce qui se situe dans la salle com­mune de l’Auberge au soleil bleu tenue par la veuve Sor­bier…

Lazare : Tu n’es pas un cama­rade. Que vas-tu faire dans ce pays ?
Franz: En quit­tant mes études à Prague, j’ai renon­cé à ce que la médecine fasse de moi l’outil de la sol­i­dar­ité à bon marché. On ne soigne pas les hommes en les ten­ant en respect avec la préve­nance, la dili­gence, le récon­fort et autres ali­bis des bien-por­tants.
Lazare : Tu soign­eras les Espag­nols en leur tirant dessus ? (Un temps)
Franz : Cette guerre est la vôtre et vous ne le savez pas, elle sera sur vous avant que vous ayez pu faire le moin­dre geste. (…)

Les dilemmes, la com­mo­tion intel­lectuelle de ces affron­te­ments men­a­cent dans toute la pièce… Notre temps se fait déjà enten­dre et, en ce sens, cette pub­li­ca­tion est rob­o­ra­tive.

Daniel Simon