Désaccord parfait

Cather­ine DEMAIFFE, Jusqu’au lever du jour, F dev­ille, 2023, 232 p., 20 €, ISBN : 9782875990693

demaiffe jusqu'au lever du jourLe roman de Cather­ine Demaiffe débute par le réc­it de l’enfance des deux héros qui for­meront une famille quelques années plus tard, mais pour l’heure, nous décou­vrons pro­gres­sive­ment ce qui a forgé le car­ac­tère des prin­ci­paux intéressés. D’un côté, il y a Alexan­dra, élevée par des sœurs et sa tante Maria suite au décès de ses par­ents et ses frère et sœur dans un acci­dent d’avion. D’un autre côté, il y a Vic­tor, le fruit d’une union hors mariage, élevé seul par sa mère et taxé de bâtard durant toute sa jeunesse. Alexan­dra a gran­di dans l’admiration de son père pilote à la Roy­al Air Force, tan­dis que Vic­tor a essayé d’être un gen­til garçon mais a été abîmé par les assauts déplacés d’un homme d’église.

Les deux orphe­lins se ren­con­trent lorsqu’ils ont une ving­taine d’années. Sans sur­prise, leurs blessures d’enfance scel­lent entre eux une rela­tion de cou­ple névro­tique qui arrange cha­cune des par­ties : une femme docile et admi­ra­tive effec­tu­ant toutes les tâch­es domes­tiques et famil­iales face à un artiste ombrageux et fon­cière­ment égoïste.

il s’était ren­du à l’évidence
il était réelle­ment doué
et comme tous les êtres dotés de tal­ent
comme tous les êtres qui ont du génie
il avait bien dû con­sen­tir à faire des sac­ri­fices
ses enfants étaient pour lui des étrangers
sa femme crevait à petit feu
mais ce qu’il y gag­nait
le suc­cès
le suc­cès qui con­so­lait si bien […]
quelle mag­nifique revanche
il avait aujourd’hui deux pères
Dieu et le suc­cès.

Dans ce cou­ple mal accordé, Vic­tor prend toute la place et les autres mem­bres de la famille s’adaptent con­stam­ment à ses caprices. Blessé par son exclu­sion du sémi­naire et la décep­tion qu’il a infligée à sa mère, il ne peut frein­er sa quête éper­due de recon­nais­sance. Insta­ble et avide de dom­i­na­tion, il est néan­moins con­scient de sa part som­bre et de l’ambivalence qui l’habitent. En pub­lic, il se mon­tre lumineux ; dans la sphère privée, il devient ombrageux et autori­taire, par­fois vio­lent.

le sui­cide de la mère de Vic­tor
comme un ver­dict défini­tif d’abandon
tombé comme un couperet sur sa tête de bâtard
d’enfant de la honte
la honte
la honte et le silence
la cul­pa­bil­ité de son pro­pre sort
la volon­té de se racheter
et la colère en lui
per­ma­nente
sourde
comme une petite musique de fond
qui bat la mesure
puis par­fois
d’une rup­ture
d’un silence impromp­tu
la vio­lence qui sur­git
incon­trôlable
incon­tourn­able
la vio­lence qui emporte tout.

Jusqu’au lever du jour est un réc­it rédigé en vers libres qui retrace l’enfance des deux pro­tag­o­nistes et leur his­toire de cou­ple en alter­nant le point de vue de cha­cun. Grâce aux retours à la ligne et au style direct de Cather­ine Demaiffe, qui abor­de sur le même ton les détails anodins comme les faits graves, nous sommes amenés à palper la com­plex­ité brute des per­son­nages où se mêlent habile­ment la noirceur et la bon­té.

Le diag­nos­tic d’une mal­adie grave chez Vic­tor vient enray­er l’engrenage d’une sys­témique prévis­i­ble. Un éclair de lucid­ité par­court le héros face à sa femme et ses enfants qui se sont éloignés et pro­tégés de lui cha­cun à sa façon. Arrivera-t-il à dépass­er le ressen­ti­ment et l’indifférence qu’il sus­cite chez ses proches avant qu’il ne soit trop tard ?

Séver­ine Radoux

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