« Et chaque fois qu’il y a du temps qui passe, il y a quelque chose qui s’efface »

Un coup de cœur du Car­net

Lisette LOMBÉ (texte) et 10EME ARTE (image), À hau­teur d’enfant, Cot­Cot­Cot, 2023, 44 p., 22 €, ISBN : 9782930941493

lombé 10eme arte a hauteur d'enfantsPour le deux­ième opus dans leur col­lec­tion « Les car­nets », les édi­tions Cot­Cot­Cot, aus­si dynamiques que fure­teuses, ont ouvert leurs pages à un trio réjouis­sant : Almune­da Pano et Elisa Sar­tori (réu­nies dans le col­lec­tif 10ème Arte) aux palettes, et Lisette Lom­bé à l’encre. Ces artistes se rejoignent à bien des égards sur le plan de la créa­tion, notam­ment autour de trois aspects : elles réfléchissent le monde, se posi­tion­nent par rap­port à lui (en plus de s’y inscrire), posent un regard per­son­nel dessus. Ce triple mou­ve­ment se man­i­feste lorsqu’on les lit et/ou les écoute, que l’on s’intéresse à leurs mul­ti­ples explo­rations. Dans cette col­lab­o­ra­tion, elles se sont mis­es À hau­teur d’enfant avec un à‑propos encore une fois renou­velé.

Ce qui met en gaité et en curiosité de prime abord, c’est l’album dans sa matéri­al­ité, tech­nique­ment pen­sé dans ses moin­dres détails. Un for­mat A4 aux coins arrondis ; une cou­ver­ture orange (pour les ama­teurs, un « fedrigo­ni légère­ment tex­turé ») avec qua­tre escar­gots noirs en léger relief ; des pages rem­plies d’illustrations comme pix­el­lisées (tou­jours pour les con­nais­seurs, elles ont béné­fi­cié d’une « impres­sion inter­mé­di­aire riso Com­Col­or ») ; quelques découpes internes générant des trompe‑l’œil ; une police d’écriture en pointil­lés (la « gridlite PE ») ; une palette col­orée mate et réduite (essen­tielle­ment du bleu, du blanc, du noir). Ces choix graphiques et imprimés con­fèrent au livre un aspect visuel impec­ca­ble.

Telle une ritour­nelle, le rythme du texte se cale une struc­ture pré­cise, sept fois répétée : trois répons­es d’enfant, une ques­tion d’adulte. Une fois le mou­ve­ment inscrit, l’esprit ne peut d’ailleurs s’empêcher d’essayer de devin­er l’objet de chaque inter­ro­ga­tion. Néan­moins, plus encore que l’anticipation ludique, la disponi­bil­ité réson­nante paraît une pos­ture idéale pour s’imprégner de ces mots mesurés, comp­tés, pesés. Qu’est-ce qu’un enfant voit, respire, entend, goûte, touche, aime, espère là où l’adulte s’est restreint, décon­nec­té, résigné, oublié, per­du ? Avec autant de can­deur que de bru­tal­ité, il observe et pal­pite en récep­tion directe, sans fil­tre men­tal­isant, avec le monde qui l’entoure, con­traire­ment à une « grande per­son­ne » qui se ver­ra, mal­gré elle, comp­tant, masquant, jugeant, se bor­nant, s’impuissantant…

Lom­bé pos­sède un tal­ent ferme pour con­cevoir des phras­es-cail­loux, dens­es, qui ric­ochent sur nos intéri­or­ités. Et le lan­gage de ses com­pars­es de 10eme Arte, à l’unisson avec la voix de l’autrice, emporte aus­si sûre­ment par un cer­tain dépouille­ment – para­dox­al car les pages sont bel et bien rem­plies d’une mai­son de poupées, d’un chat som­nolant sur un divan, d’une maman-gâteau et d’un papa-câlin, de plantes, d’eaux et de ciels – qui invite au pro­longe­ment, au ques­tion­nement et à l’investissement per­son­nels. « Les car­nets », qui se veu­lent « ter­rain de recherche graphique et poé­tique », se font ici aus­si espace de nos­tal­gie et de brume poé­tique.

Samia Ham­ma­mi

Plus d’information