Carnets de Sclessin et d’ailleurs

Chris­t­ian CRAHAY, L’endroit défriché par le fou. Car­nets d’une Côte d’Or, Oiseaux de nuit, coll. « Romans à jouer, pièces à lire », 2023,122 p., 10 €, ISBN : 9–782931-101605

crahay l'endroit défriché par le fouL’endroit défriché par le fou : quel titre étrange ! C’est ain­si que le Romains auraient appelé Scle­ssin, Scloetici­nus, où le nar­ra­teur a gran­di. Quant aux Car­nets d’une Côte d’Or, ils font référence à la rue où vécut sa famille.

La Bel­gique est terre de comé­di­ens et de comé­di­ennes. Par­mi ces nom­breux artistes, Chris­t­ian Cra­hay n’est pas le moin­dre. Il a tra­vail­lé aux côtés de Lucas Bel­vaux, Jean-Pierre et Luc Dar­d­enne, Peter Brook, Isabelle Pousseur, Ben­no Besson, Kore-Eda Hirokazu, Chan­tal Aker­man, Adri­an Brine pour n’en citer que quelques-unꞏeꞏs. Ce que le pub­lic igno­rait, c’est qu’il avait égale­ment un tal­ent de plumes, comme le révèle L’endroit défriché par le fou. Ce livre est l’évocation sen­si­ble de la vie du comé­di­en, à peine déguisée, à tra­vers des notes et des esquiss­es où il revis­ite notam­ment Liège et en par­ti­c­uli­er Scle­ssin. Comme l’auteur, son nar­ra­teur, Vic­tor, est comé­di­en et passe par les lieux qui l’ont for­mé. Mais il met surtout en scène une incroy­able galerie de per­son­nages dont on devine qu’ils ont dû être proches de Chris­t­ian Cra­hay.

On pense à l’oncle José, fos­soyeur surnom­mé Tati Cimetière, qui s’est con­sti­tué une belle cave à vins dans les sépul­tures. Il y a aus­si le père, Fer­nand, archi­tecte, qui fut nom­mé citoyen courageux pour s’être jeté dans la Meuse depuis le Pont d’Ougrée afin de sauver un dés­espéré. Dans l’orbe famil­ial, il y a aus­si la grand-mère Fer­nande, une fémin­iste avant l’heure, qui offi­cia bénév­ole­ment comme écrivaine publique, don­na des cours de français aux tra­vailleurs étrangers, fon­da le mag­a­zine L’action par­al­lèle en 1936, imag­i­na dans un man­i­feste la Journée inter­na­tionale des devoirs des hommes, enten­dez à l’égard des femmes. Elle trou­va notam­ment son inspi­ra­tion auprès de Lucie Dejardin, hiercheuse de fond durant son enfance qui devien­dra la pre­mière femme députée social­iste à la Cham­bre en 1929.

À tra­vers des évo­ca­tions intimistes, écrites avec ten­dresse, c’est donc aus­si un regard décalé sur la Bel­gique que pro­posent ces textes. C’est ain­si que

l’auteur/narrateur se sou­vient qu’il a été comé­di­en dans le film de Raoul Peck con­sacré à l’assassinat de Patrice Lumum­ba. Tout en citant le dis­cours d’Indépendance pronon­cé le 30 juin 1960 par le tout jeune pre­mier min­istre qui mérite d’être lu et relu, Chris­t­ian Cra­hay dénonce claire­ment le rôle joué par les autorités belges dans l’élimination de cet homme élu par la pop­u­la­tion con­go­laise.

L’ensemble du livre est empreint d’émotions et de nos­tal­gie, à tra­vers des évo­ca­tions de la cité ardente et notam­ment de sa gas­tronomie avec quelques recettes typ­iques repris­es à la fin de l’ouvrage, sans oubli­er « les lac­que­mants, pas lac­que­ments ni laque­mants, mais lack­mants, ou peut-être lake­ments, enfin comme vous voudrez. »

Michel Tor­rekens