En soi, qu’est-ce qui se dérobe ?

Muriel LOGIST (texte), Pas­cal LEMAITRE (dessins), Paupières de sel, pré­face de Claude-Louis Com­bet, La pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2023, 64 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87429–109‑5

logist paupières de selQuar­ante ans d’édition à La Pierre d’alun, ani­mée par Jean Mar­che­t­ti, cela n’est pas rien, et la Bib­lio­the­ca Wit­tock­iana à Brux­elles s’en fait l’écho au tra­vers d’une éclairante mise en per­spec­tive de textes et d’images, jusqu’au 24 jan­vi­er prochain. C’est égale­ment l’occasion de revenir sur l’un ou l’autre ouvrage récem­ment inscrit au cat­a­logue, dont ces Paupières de sel que l’on doit à Muriel Logist.

Illus­tra­trice, fana de typogra­phie, graphiste, faiseuse de livres (ceux de Jean Mar­che­t­ti et d’autres), la voici en tant qu’autrice, dans ce recueil où l’accompagnent les dessins au trait délié de Pas­cal Lemaître. Muriel Logist y donne la parole à une femme, dont le ques­tion­nement dévo­rant est celui de l’amour. Celui qui est, celui qui fut ? Celui de tous les états, de l’état de grâce (il faut bien com­mencer) à l’état de détresse (il faut en finir, mais com­ment s’en arracher ?) Cet amour qui séduit, emporte, déclenche le ravisse­ment – « au coin de la lèvre comme un enchante­ment » – c’est aus­si, dure­ment, celui qui déchire, qui bru­talise, qui enferme, sans même plus s’apercevoir de la vio­lence et des chemins tortueux qu’il impose.

La nar­ra­trice, du haut de ses sept ans, éprou­ve déjà l’idée de la mort, la sienne, elle « perçoit très douloureuse­ment / et très exacte­ment / l’idée du néant / ça l’étouffe et elle a envie de crier. / Or elle se tait. » Les années passent mais ne dis­sipent pas ce mal-être exis­ten­tiel, la con­science de l’absurdité de vivre ne la quitte pas. « Il y a de la place en elle / et cepen­dant elle reste vide. » On songe à l’obstination de Michel Leiris, tou­jours sur la crête de l’auto-dépréciation, dans cette quête où la nar­ra­trice red­oute, en ce qui lui manque, de ne jamais être à la hau­teur de la plus infime – et la plus intime –  con­sid­éra­tion de soi. Peut-on soi-même savoir aimer, quand on ne sait si on sera, un jour, en mesure d’être aimable ?

Le texte, par frag­ments brefs, passe de la troisième à la deux­ième per­son­ne, par­fois la pre­mière, la nar­ra­trice s’adressant à elle-même autant, par moments, qu’à la per­son­ne dont l’absence et le silence sont les seuls signes d’une présence à l’autre. Les mots pour­raient-ils for­muler d’une autre manière cette exis­tence sans échap­pée ? Il y a certes la sex­u­al­ité, mais l’acte lui-même, pour­tant irré­press­ible par­fois, ne fait qu’exacerber cette ten­sion, cette « colère impuis­sante » qui l’envahit con­tre ce qui l’entoure, et plus encore, con­tre elle-même. « Les hommes qui la pren­nent sont une sim­ple / fièvre subite qui déploie lente­ment dans son / ven­tre ses pétales vénéneux et viciés. »

Cet exa­m­en d’une vie en con­stant effrite­ment, où la soli­tude grig­note sans remords ce qu’il reste des bat­te­ments de cœur, faute de pro­tag­o­nistes, pour­rait sem­bler sans grâce aucune ni répit. C’est moins du désamour d’une per­son­ne que de l’amour de l’amour que tente de sor­tir la nar­ra­trice. L’écriture de Muriel Logist déroule pour­tant un fil à soi ténu mais vivant – dont témoignent des jeux de mots, de mod­estes pirou­ettes, une ironie à froid : « Je passe mes jours à faire des pas. / Des pas assez. » Der­rière le miroir ten­du, un éclair de soleil s’enhardit et tra­verse alors avec audace le ciel gris, les eaux som­bres d’une mer agitée. L’indulgence envers soi, cette planche de salut.       

Alain Delaunois