La construction de l’Histoire

Yuval Noah HARARI, David VANDERMEULEN, Daniel CASANAVE, Claire CHAMPION, Sapi­ens Tome III : Les maîtres de l’Histoire, Albin Michel, 2023, 262 p., 24,90 € / ePub : 16,99 €, ISBN : 9782226477620

collectif sapiens les maitres de l'histoireTroisième tome d’un pro­jet auda­cieux d’adaptation en bande dess­inée du best-sell­er Sapi­ens. Une brève his­toire de l’humanité de l’historien Yuval Noah Harari, Les maîtres de l’Histoire nous pro­pose une réin­ven­tion alerte, ser­tie dans un puis­sant imag­i­naire nar­ratif et graphique. Après les deux pre­miers tomes rela­tant l’évolution de l’Homo Sapi­ens depuis le Pléis­tocène supérieur au 21ème siè­cle (Sapi­ens. La nais­sance de l’humanité et Sapi­ens. Les piliers de la civil­i­sa­tion), David Van­der­meulen (scé­nario), Daniel Casanave (dessin) et Claire Cham­pi­on (couleurs) nous livrent l’avant-dernier tome d’une série qui, après la révo­lu­tion cog­ni­tive aux alen­tours de 70.000 ans avant notre ère, après la révo­lu­tion agri­cole qui, il y a douze mille ans, signa un tour­nant majeur (domes­ti­ca­tion des céréales, des ani­maux, éle­vage), après ce que Yuval Noah Harari nomme l’unification de l’humanité, se clô­tur­era sur la révo­lu­tion sci­en­tifique.

Servi par un scé­nario inven­tif, truf­fé de références à la pop cul­ture, porté par un dessin qui allume tant le rêve que la pen­sée du lecteur, l’ouvrage resyn­thé­tise la théorie de Harari en la présen­tant sous la forme d’un méga jeu, d’un show bur­lesque au cours duquel des can­di­dats venus des qua­tre coins du monde exposent devant un jury de savants leurs réflex­ions sur les fac­teurs his­toriques qui ont con­tribué à l’unification de l’humanité. Ingénieux et per­cu­tant, le dis­posi­tif nar­ratif de l’émission télévisée « Évo­lu­tion » présen­tée par une diva Héra Dota per­met d’exposer les idées argu­men­tées ou far­felues, dog­ma­tiques ou sub­tiles des can­di­dats qui, tout à tour, se présen­tent comme étant le maître incon­testé, la maîtresse unique du monde tirant en coulisse les ficelles du jeu humain. Les rivaux incar­nent cha­cun un principe d’unification des cul­tures : la poli­tique, l’argent/le com­merce, la reli­gion… Chaque chapitre donne lieu à un débat, à des échanges sou­vent houleux entre les can­di­dats (Lady Empire, Cap­tain Dol­lar, Sky­man, Clash­woman, Mis­ter Ran­dom, Cyclowoman dont les noms suff­isam­ment explicites ren­voient au principe qu’ils matéri­alisent) et les mem­bres du jury au sein duquel siè­gent entre autres l’historien Yuval Noah Harari, sa nièce Zoé, un théolo­gien, une enquêtrice, une biol­o­giste et zool­o­giste.  

Humour déca­pant (« le robot mix­er impér­i­al »), habiles courts-cir­cuits tem­porels entre épo­ques éloignées, éclairages par les ver­tiges de l’anachronisme, explo­sion d’idées graphiques, labyrinthe d’interrogations sur les fac­teurs his­toriques, poli­tiques, économiques, religieux, sci­en­tifiques, philosophiques, aléa­toires qui ont achem­iné l’humanité vers « l’unité » d’un globe mon­di­al­isé, Les maîtres de l’Histoire use du grotesque, de l’outrance d’un show spec­tac­u­laire car­i­cat­ur­al pour met­tre en réc­it le ques­tion­nement sou­vent par­tiel, ori­en­té, biaisé idéologique­ment de Yuval Noah Harari. La spécu­la­tion lim­i­nale dont le titre témoigne réduit la com­plex­ité de l’aventure de l’Homo sapi­ens à une course évo­lu­tion­niste irréversible, unil­inéaire dont il s’agirait de détecter les principes ultimes et les caus­es effi­cientes. Si l’Histoire du monde, des dif­férentes civil­i­sa­tions se sol­de à cha­cune de ses épo­ques par une scène pro­vi­soire opposant les vain­queurs aux vain­cus, elle n’est pas régie par des maîtres, que ces derniers soient des infra­struc­tures ou des sys­tèmes sym­bol­iques, des fic­tions qui s’appellent argent, dieu(x), cycle ou choc des cul­tures. Le décor d’entertainment choisi par David Van­der­meulen et Daniel Casanave ne nous révèle-t-il pas que l’entreprise stim­u­lante d’Harari dans Sapi­ens relève aus­si, pour une part, d’un diver­tisse­ment spécu­latif vul­gar­isa­teur présen­tant de nom­breuses défail­lances méthodologiques, erreurs factuelles et par­ti-pris idéologiques ?

Ces réserves énon­cées sur cer­taines thès­es de fond prônées par Harari, il demeure une éblouis­sante mise en réc­it graphique par le tan­dem David Van­der­meulen et Daniel Casanave, un album haute­ment réus­si qui ne sac­ri­fie jamais à l’approche sco­laire.

Véronique Bergen

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Un extrait des Maîtres de l’Histoire

Un extrait pro­posé par les édi­tions Albin Michel