Que faire ?

Claire Oliren­cia DEVILLE, Puisque c’est la fin du monde, Dou­ble ponc­tu­a­tion, 2023, 102 p., 12 €, ISBN : 9782490855605

deville puisque c'est la fin du mondeQue faire, que crier face à un monde qui som­bre, qui s’enfonce dans la musique de la fin ? Que faire de ses rêves, de sa rage, des arcs-en-ciel de colère qui étran­g­lent les jours et les nuits ? Après deux romans Les poupées sauvages (Édi­tions Délir­i­um), Les cit­rons (Éd. Mur­mure des soirs), Claire Oliren­cia Dev­ille délivre dans Puisque c’est la fin du monde un ensem­ble de textes pul­sés par l’aspiration à un autre monde, le con­stat dés­espéré d’un « trop tard », la dénon­ci­a­tion vir­u­lente des mécan­ismes d’aliénation, des lois de l’oppression et du prof­it qui mènent l’humanité droit dans le gouf­fre. Le recueil s’ouvre sur le texte « Demain », lequel aus­culte une dou­ble ago­nie, celle d’un vieux monde « sex­iste homo­phobe et raciste », d’un patri­ar­cat ver­moulu et celle du monde ani­mal, végé­tal, minéral, océanique. « Demain » trône en ouver­ture parce que, nous dit l’autrice, il n’est pas cer­tain que demain éclose. La révolte, l’insurrection côtoient l’asphyxie ; les impass­es du con­tem­po­rain saut­ent à la gorge des lecteurs. Les phras­es cour­tes, per­cus­sives de Claire Dev­ille dansent sur les failles, sur le refus d’enterrer les rêves d’émancipation.

Tu sais ce qui est fini aus­si
les écosys­tèmes
les gars ils préfèrent lit­térale­ment tout crev­er
que renon­cer à des bil­lions de dol­lars
          inex­is­tants
(…) Alors voilà on en est là
on explique quoi aux enfants
par où je com­mence seule­ment
des lémuriens non mon chéri
y en a plus c’est fini
on les a claqués les mignons petits ani­maux
ils sont dans des livres d’images regarde

« Du pos­si­ble sinon j’étouffe », dis­ait Gilles Deleuze. C’est sous l’horizon de ce pos­si­ble à inven­ter que le recueil se tient, au fil d’une tra­ver­sée de l’intime et de la scène col­lec­tive, entre dérélic­tion, tête sur le bil­lot et con­struc­tion d’une nou­velle aube. Plus de quar­ante ans après son émer­gence, le mou­ve­ment punk nous a lais­sé un « no future » en héritage, mais aus­si une colère dense comme un silex que Claire Oliren­cia Dev­ille lance à la tête des éco­cidaires, des homo­phobes, des trans­pho­bes, des fondés de pou­voir du cap­i­tal. Au con­stat nos­tal­gique, dés­espéré de Pasoli­ni quant à la dis­pari­tion des luci­oles répond, des décen­nies plus tard, la déso­la­tion face à l’effondrement des abeilles.

En Chine, il n’y a plus d’abeilles. Elles ont été éradiquées dans les années qua­tre-vingt (…) Aujourd’hui les abeilles meurent partout, à cause des pes­ti­cides neu­ro­tox­iques, de la réduc­tion de la bio­di­ver­sité flo­rale due aux mono­cul­tures (…)
On plante des petits coqueli­cots et des soucis dans nos jardins pour les sauver ?
Arrêtez de défendre les rich­es.
Je crois qu’on mérite de mourir.

Faut-il éven­tr­er les éven­treurs, les éven­treuses, dress­er des lignes de démar­ca­tion entre « amis » et « enne­mis » tout en restant lucides quant aux risques d’un étran­gle­ment par la loi du « tous sus­pects » qui dévo­ra la Révo­lu­tion française par la Ter­reur ? Avec le dan­ger de pro­duire de nou­velles normes qui assu­jet­tis­sent, de recon­duire une pen­sée du tri­bunal au lieu de se défaire du schème du juge­ment, des affects du ressen­ti­ment et de la vengeance. C’est entre ce kaléi­do­scope de facettes que l’autrice dépose une écri­t­ure-radeau agitée par des pul­sions textuelles hétérogènes.

Véronique Bergen

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