Camille PIER, feu l’amour !, Maelström reEvolution, 2023, 142 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87505–474‑6
Les mots claquent, jarretelles dans la tête, les phrases creusent la terre des affects, du corps, de l’enfance, de la naissance, de la renaissance, elles se dorent sous la lune, sous la colère, sous les dessins qui rythment les textes. Dans feu l’amour !, son troisième livre, un recueil de poèmes illustrés paraissant après La nature contre-nature (tout contre) et Scandale !, l’auteur, illustrateur, chanteur, musicien, artiste de cabaret Camille Pier décompose le vivre, l’écrire et travaille à recomposer leurs conditions de possibilité. Le temps et la fougue de l’oralité fouettent l’écrit ; le rituel poétique tient du rituel de survie. Le « je » mis en scène cavale dans les eaux de l’amour, de la rage, du morcellement, des sorcières, de la marionnette d’enfance, Alf.
Alf
C’est aussi comme cela que s’appelle la peluche
à son effigie
qui gît au fond de la cave chez mes parent·e·s
depuis trente ans
(…)
Ce matin je descends te chercher
J’y vois la moitié de moi en métaphore phosphorescente
Trans multiple pas binaire
Tout s’origine et culmine dans le feu qui consume le titre du recueil. Le feu que l’enfant allume avec la sorcière, le brasier qui s’empare du corps, de l’entrejambe, de la peau, le feu traître de la musique ancienne, viol sur viole de gambe, le feu du poème « Bûcher »… Affectionnant les jeux de mots, la haute voltige du signifiant et du signifié, des figures de style, Camille Pier libère un titre tout en ambiguïté : s’il témoigne et porte trace d’un désir d’amour qui soit de feu, taillé dans la dynamique de la flamme, au fil d’une équivalence entre amour et mise à feu, s’il met l’amour en joue et lui intime d’être plus feu que le feu, il nous chuchote aussi, à coup de points d’exclamation, que l’amour est mort. Et doit être réinventé comme l’écrivait Rimbaud dans Une saison en enfer (« L’amour est à réinventer, on le sait »).
L’apostrophe à un destinataire précis ou confondu avec le lecteur fait partie du protocole poétique expérimenté.
Tu ne donneras pas ta version éthérée éteinte
de mon parcours queer de mon corps trans
pour le plaisir de publier tes fantasmes reliés
tu ne relieras pas ma mémoire en images
volées sous la contrainte
car en volcan que je suis
je suis
en train
de tout
cramer
L’existence fait mal, la douceur et la douleur sont siamoises, le « qui suis-je » pulse sa basse continue dans l’ensemble du recueil et éclate dans le texte « Vivre vieux ». L’écriture de Camille Pier décape, fait sauter les garde-fous, vomit le tiède, l’éthéré. Elle ausculte les liens aliénants, guérit les traumas, pense et panse les blessures, boute le feu aux hypocrisies, aux compromissions, aux normes sociétales et à leurs carcans, aux assignations genrées, au conformisme des bien-pensants. Traquer les ondes de choc, ausculter la peur de devenir fou, c’est buter sur un constat « on ne peut pas s’emboîter avec soi-même / Pourtant on se masturbe ».
Le verbe part dans les directions des filtres/philtres magiques et des orages afin de dénouer les nœuds, de réparer l’irréparable.
Véronique Bergen
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Un extrait de feu l’amour!
Un extrait proposé par les éditions maelström reEvolution